Richard Millet, le témoin

« On ne gagne rien en se tenant tranquille. Je suis sûr que les apôtres ne se tenaient pas tranquilles. »

John Henry Newman

Colère blanche est le terme qui vient. Qu’est-ce à dire ? Froide ? Non, car Richard Millet brûle. Implacable ? Inévitablement. En maquisard de la langue et de la pensée officielle, qu’il nomme la Propagande, il persécute ces idoles contemporaines que sont le métissage, le ludique, le cool, le relativisme, le culturel. Il y discerne les masques grimaçants du « Tout-puissant Marché », de sa « sous-culture mondialisée », et de « l’européenne haine de soi ».

Solitude du témoin met aux avant-postes son auteur, son « je » : « quant à moi, je me tiens dans la solitude de la langue. » Car c’est dans cette langue française martyrisée, anglicisée, amollie que Richard Millet voit le symptôme (on pense à Nietzsche qui voulait être philosophe-médecin) d’un grand « effondrement de la culture » occidentale, décadence, osons le mot (chute !), par l’effet conjugué (alliance objective, dit Millet, citant Marx) du capitalisme spectaculaire et d’une certaine morale dont les trois funestes piliers sont les droits de l’homme, l’antiracisme et la théorie du genre, éminemment compatibles avec l’islamisme le plus agressif.

La langue : c’est sur ce champ de bataille que le partisan Millet mène sa contre-offensive. « L’insignifiance langagière » ne passera pas. En effet, comment penser quand les mots sont démonétisés ? Et à l’inverse : comment parler quand la pensée est dévalorisée ? « Ma forêt, c’est la langue et la singularité que celle-ci déploie dans un monde devenu sourd au grand bruissement forestier de la mémoire ou de l’invisible, du spirituel ». Et pourtant, « nulle solitude romantique » ! Son « inappartenance [sic] sociale » (à distinguer du « catéchisme de la non-appartenance » nationale, « très chic chez les artistes et les intellectuels ») place l’écrivain « au cœur de la critique ». Si solitude il y a, elle est celle de l’homme appelé à témoigner.

La forme de l’essai laisse place à une succession de propos, urticants ou élogieux, comme cet hommage minuscule, aurait dit Pierre Michon, à Lemaître de Sacy, traducteur de la Bible en français (on y revient, tout renoncement est d’abord et in fine linguistique : « ce moment où nous renonçons à parler justement »), cet autre à l’actrice Jessica Chastain, ou ces vues acerbes sur l’état du monde littéraire, sous le règne de Kamel Daoud, Le Clézio, Modiano et Richard Ford. Purge salutaire !

L’écrivain ne décolère pas devant la Propagande. Pas de quiétisme qui laisserait venir ce qui est. Dans les traditions des imprécateurs dont Léon Bloy fut un illustre représentant – il serait injuste de dire simplement qu’il s’en « réclame » : il en hérite – mais aussi à la façon d’un Barthes déconstruisant les « mythologies », Millet épingle « le sacro-saint ADN », les « cellules d’aide psychologique », « les rituels des petits-bourgeois américanisés », les poèmes de la RATP, et généralement tout ce qui relève de « l’esthétique d’un consensus rebelle » cher aux séides du « parti médiatico-littéraire », cette magna inter molles concordia, « grande solidarité des tapettes » dont parle Juvénal, dans ses Satires. Tout juste laisse-t-il poindre un sourire, sous ses sourcils froncés, lorsqu’il épingle la « glisse », les brésiliens « sympathiques », « la mort du petit Loan ».

Millet « ex[ècre] l’hédonisme comme un divertissement », fuit « l’image de l’enfer » des talk-shows, rêve au silence comme refuge d’une bruyante, trop bruyante « idéologie dominante », « convaincu depuis longtemps de la vanité des relations sociales ». Rage catholique (c’est-à-dire universelle) ? Tendance diablement protestante au refus? C’est peut-être ce dilemme, entre critique, retrait, ressentiment contre l’être, et amour enthousiaste, affirmation positive, qui révèle un écrivain profondément chrétien ; d’où cette métaphore de la « nudité » du témoin, convoquée avec les accents de la Bible – une « lecture quotidienne ». Richard Millet a-t-il raison ? Plus que cela, il est dans le vrai. Solitude du témoin est un livre vrai, douloureux et fier, au sens ou Novalis écrivait qu’on « devrait être fier de sa douleur », car « toute douleur est un souvenir de notre haut rang ».

Richard Millet, Solitude du témoin, Editions Léo Scheer, 2015

Texte paru dans Richard Millet, coll. « Ecrivains d’aujourd’hui », Léo Scheer, septembre 2016.

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