Écosophie de Michel Maffesoli : la réponse à l’appel de la forêt

“Il est une nature des choses, et on a eu la prétention de la changer.” Tout est dit dans cette phrase liminale. La modernité a voulu tout réduire à une “réalité” strictement matérielle, économique, sociale, mesurable, et a abouti à ce que Maffesoli appelle, d’une expression pudique et terrible : la “dévastation du monde”. Est-il vraiment besoin d’exemples ? Écosophie nous propose de cheminer “à rebours”, comme disait Huysmans, de l’idéosophie moderne, attitude abstraite, idéaliste, critique, qui coupe l’homme de l’“ordre naturel qui maintient le monde en équilibre”, et de son “devenir destinal”. L’ouvrage nous invite à prendre acte d’un “retour au Réel” (c’est le titre du chapitre III), c’est à dire la résurgence d’un art de vivre en “autochtone”, en habitant de cette “terre-ci”.

“La terre est notre mère commune”, écrit Ovide dans ses Métamorphoses (L. I, 393) au 1er siècle après JC. “Magna parens terra est”. On retrouve la notion chez Michel Maffesoli sous le terme “d’apparentement au monde”. Tacite, à la même époque, à propos des païens de la tribu des Semnones évoque un bois où l’on ne pouvait entrer qu’attaché, “lié” : “Personne n’y entre sans être attaché par un lien, symbole de sa dépendance et hommage public à la puissance du dieu. S’il arrive que l’on tombe, il n’est pas permis de se relever ; on sort en se roulant par terre…” (Germania, XXXIX). Est-il meilleure illustration de l’idée écosophique, et éminemment maffesolienne, de géosophie, autrement dit que “le lieu fait lien” ?

Il est un autre rêve ou fantasme : s’émanciper de la nature, de cet humus qui nous constitue, de cette terre trop lourde dont nos os sont faits, disait Ovide. Boèce, dans sa Consolation de la Philosophie (VIe siècle) écrit : “béni celui qui défait les liens qui le lient à la lourde Terre” (III, 12) ! On discerne les traits du culturalisme moderne qui considère que la nature doit être dépassée, transcendée, corrigée, réformée. Le christianisme, et plus encore le christianisme protestant et luthérien, se bâtira sur cette notion selon laquelle il faudrait repousser la création pour être digne du Créateur ; quitter la terre pour rejoindre le ciel, éloigner la chair pour se rapprocher de Dieu. La nature, l’animalité est si bien refoulée à l’âge classique que lorsque Racine (qui portait pourtant un beau nom) donne son Athalie en 1691 et qu’on prononce sur scène le mot “chien”, les dames s’évanouissent !

Il est une expression fondamentale, tirée de Spinoza, citée à mainte reprise et placée en exergue du chapitre VI : “Deus sive Natura”, “Dieu ou la nature”. La nature, autrement dit le monde créé, visible, est une expression de Dieu ; il n’y a pas de coupure, Dieu n’est pas au-dessus de la nature, c’est une seule puissance. C’est ce que Maffesoli définit p. 55 comme “cette énergie secrète, souterraine qui, sur la longue durée assure la survie de l’espèce”, rassemble sous le terme de “matérialisme mystique” et rattache à la théologie “réaliste” de Saint Thomas d’Aquin qui laisse sa place à la nature, aux sens[1].

C’est à partir de ce moment que “la terre-mère se rebiffe”. “L’homme est là, au centre d’une nature bien moins soumise qu’on le croyait.” Le romantisme européen replace l’homme au centre de la nature, tantôt en l’érigeant en héros, en démiurge (Goethe : “il faut que j’agisse, puisque je suis”, Faust, 1832) ou tantôt pour mettre en scène la nostalgie d’une union de l’homme et de la terre, d’une réintégration, fût-elle impossible, dans le sein de la nature. Quelques lignes de Byron : “When Man, expell’d from Eden’s bowers / A moment linger’d near the gate” (lorsque l’homme, banni du verdoyant Eden, un moment encore s’attardait près du seuil). C’est ce que Maffesoli appelle le drame de “l’esseulement” moderne de l’homme face au monde. On pense aux toiles de Caspar David Friedrich ou à Hegel, jeune précepteur, lors d’un voyage en Suisse, devant les montagnes qu’il n’aimait pas beaucoup, et qui se contentait de dire : “c’est”.

C’est peut-être au Nouveau Monde que la reprise de contact avec la nature s’est faite le mieux, discrètement d’abord. Dans son Journal, écrit entre 1837 et 1861, H. D. Thoreau, disciple d’Emerson, ancêtre de la deep ecology, se souvenant du genesis kai phtora d’Anaximandre chèrement aimé de Michel Maffesoli, écrit : “la nature nous enseigne qu’une vie qui s’éteint en prépare une autre”. C’est à Thoreau et des gens de cette sorte, que nous devons d’avoir été rendus à nouveau attentifs à la nature, à la façon du cosmothéisme des stoïciens, que Maffesoli reprend à son compte.

Pourtant, on le sait, au XXème siècle, en Occident, la dévotion au progrès ira au fanatisme. Que l’on songe au conte horrible de H. G. Wells (1896), L’Île du Dr Moreau. Soit parce que, se plaint Moreau, “les brutes rétrogradent, la bestialité opiniâtre reprend jour après jour le dessus”, soit parce que le démiurge finit par se déshumaniser, cette atroce parabole fait voir l’impasse où conduit une vision mécaniste, dominatrice de la nature. Le Dr Moreau aura à se repentir de cet ubris dont Michel Maffesoli nous dit que nous sommes revenus.

Écosophie s’appuie sur une critique très vive du mirage prométhéen du progrès. Dans une certaine mesure, Maffesoli dépasse cette critique et est plus osé (c’est la définition du “dandy” selon Barbey D’Aurevilly : “un oseur, mais un oseur qui a du tact”). Si son auteur, selon sa coutumière méthode, chicane les connétables de la pensée officielle, c’est à dire l’écologie politique, qu’il tient en médiocre estime, c’est parce que cette écologie politique, comme le bousier va à sa bouse, est demeurée développementaliste, anthropocentrée et surtout progressiste. Ce n’est pas à la critique que nous invite cet ouvrage mais, fidèle à “la pensée traditionnelle dont la phénoménologie est l’héritière” à l’accueil d’un phénomène “profond, parce que souterrain, mais non moins réel”.

Ce phénomène, c’est Jack London qui l’a, sans doute, le mieux décrit dans son Croc-Blanc (1903). Buck est un chien (que personne ne s’évanouisse !) de traîneau qui revient à la vie sauvage au travers d’une série d’épiphanies. Par exemple, la scène du combat avec son rival, Spitz : “pour Buck ce n’était ni nouveau ni étrange, cette scène du passé, comme si cela avait toujours été une façon de faire habituelle”, the wonted way of things. Et plus loin : “Buck était bien plus vieux que son existence même. Le passé et le présent se rejoignaient en lui. Et l’éternité derrière lui coulait dans ses veines à un rythme puissant qui montait et descendait comme la marée ou le changement des saisons.” Je cite Michel Maffesoli : “une éternité vécue au présent, cause et effet du changement de paradigme que nous sommes en train de vivre.” C’est l’avènement de la nature comme “réserve organique de tout être ensemble”, de la “nature sacrale”. Il vous souvient que le titre original du roman de London est : “L’appel de la forêt”, the call of the wild. Et si l’“écosophie” était la réponse de l’homme à l’appel de la forêt ?

[1] On voit comment la modernité a évacué cette idée de continuité, de correspondance, au profit de la notion de cause à effet. Ainsi, les psychologues ont été écartés des hôpitaux – c’est à dire des endroits où l’on pratique des soins sérieux, scientifiques, “evidence-based medecine” – en raison de théories jugées fumeuses : par exemple, que les cancers pourraient être causés par des émotions trop retenues. Typiquement, la science dénie une telle “correspondance”. Michel Maffesoli montre que nous aurions tort de trop en médire, et ranime un concept médical du XVIe siècle : la coenesthésie, correspondance entre les divers organes et fluides, pour réhabiliter une sagesse proprement écosophique.

Écosophie, Michel Maffesoli, Editions du Cerf, 2017.

Clément Bosqué

Espace Ricard, Invitations à l’imaginaire, février 2017.

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