Strindberg par ses femmes

On ne voit point qu’en aucun temps les humains ne se soient pas intéressés à leurs congénères. Qui n’aime à voir l’autre se débattre avec la vie ? Les hommes d’exception, les « génies » (un récent biopic, mettant en scène la rencontre entre l’écrivain Thomas Wolfe et son éditeur Max Perkins, s’intitule ainsi Genius) présentent, à cet égard, un intérêt plus grand encore. Cette fascination pour la vie privée des génies date peut-être de l’ère romantique, lorsque l’artiste, d’obscur laquais qu’il était, au service d’une œuvre elle-même au service de la religion, devient un héros. Il n’est qu’à voir la pléthore contemporaine de biographies, sur pellicule ou sur papier, pour se convaincre qu’il y a là un phénomène qu’on ne peut ignorer. On peut être dans l’opinion qu’il s’agit d’une résurgence du culte des saints ; et on a sujet de croire que la grande coupure du modernisme, qui isole l’art de la culture populaire, n’a fait que renforcer cette exaltation de la figure de l’artiste solitaire. Typiquement, Strindberg, le « pornographe à moitié fou », l’alchimiste, excite la curiosité : comment diable cet homme-là s’est-il débrouillé ? Quel parti ce semblable, ce frère « excessif et inadapté », écrit Régine Detambel, a-t-il tiré de notre lot commun ?

Pour répondre à cette question, Trois ex prend tour à tour le masque des trois femmes d’August Strindberg, Siri, Frida, et Harriet. Trois narratrices, trois masques pour cerner le mystère, trois complaintes autour d’un amant, mari, père omniprésent, et pourtant insaisissable. Chacune raconte l’amour naissant, l’attirance pour cet homme étrange, suédois francophile, dramaturge se rêvant romancier à l’égal d’un Zola, botaniste et agitateur, peintre et chimiste, graphomane aux multiples facettes, à propos duquel la biographe Elena Balzamo s’exclame : « On est pris de vertige : ce n’est pas possible ! Comment a-t-il pu écrire tout cela ? Pourquoi a-t-il écrit autant ? Que devait être ce cerveau capable de brasser toute cette matière ? » Toutes les trois se voient bien en madame Strindberg, s’imaginent vite, comme Siri la comédienne, « jouer le rôle de la femme de Strindberg », et Frida peut dire : « je me voyais marchant avec mon homme dans une capitale inconnue, les trains, les dîners, et l’irrésistible certitude du bonheur ». Après tout, qu’est-ce qu’être en couple, sinon jouer un rôle, une pièce à deux, pour soi, pour l’autre, pour les autres ?

Bientôt, toutes se heurtent à la dureté sarcastique d’un homme dont l’esprit, si large pourtant, ne prévoyait jamais de place pour une femme. Le quotidien s’abat sur les deux êtres : « on vit l’un sur l’autre », dit Siri ; « August », encore hier assidu, disant des poèmes, se montre « puéril, égocentrique » au dernier point, et les disputes éclatent. Pas ici de rituel de refondation, mais le signe du cancer qui, à l’instar de celui qui ronge le corps de Strindberg, détruit la relation de couple. L’union est, dès le départ, trop inégale entre le génie brûlant de créer (« Il faut que j’aille travailler », annonce pour fuir celui qui confiait dans sa correspondance écrire « comme un somnambule ») et l’amante, l’épouse, la mère, car aucun de ces rôles ne le satisfait : pire, il vit dans le soupçon qu’elles ne cherchent qu’à lui soustraire son énergie. « Lâchez-moi, vampire, vous pompez ma vitalité », dit-il à une femme à un dîner. Il s’absente, s’ivrogne, s’abrite au café où il passe tout son temps. De séducteur maladroit, il se fait brutal, jaloux. Persuadé d’être persécuté, Strindberg se peindra en époux trahi, trompé, en artiste bafoué (« le martyr, la victime, c’était moi, cependant ! » écrira-t-il dans Le Plaidoyer d’un fou qu’il qualifiera lui-même de « livre atroce »). Lorsqu’elles prennent conscience qu’elles ne sont qu’un fantôme pénible à ses côtés, il est trop tard. Frida, la seconde femme, raconte :

« Un soir je l’ai interrogé sur notre avenir, ce qu’il voulait faire de notre vie commune. Il m’a répondu : Écrire… Je voudrais voir la Terre promise… Il a besoin d’être assis à sa table. Dehors est trop fatigant, et de toute façon il n’a plus envie de moi. »

« Oui, je hais les femmes ». L’auteur de De l’infériorité de la femme (trad. de Georges Loiseau, La Revue blanche, janvier 1895) percevait, et entendait faire percevoir, tout ce que le mythe de la vie maritale recélait d’hypocrisie. Relisons les termes de la préface à son savoureux recueil Mariés, à propos de la pièce Maison de poupée de son contemporain et rival norvégien Ibsen : « une galanterie romantique désuète, bourrée de débilités idéalistes ». Misogyne ? Oui, car il avait le mauvais goût de contester le mythe sottement entretenu d’une féminité opprimée par le patriarcat. Sur ces femmes aux prôneries envahissantes, il n’aura de cesse de se revancher dans ses nouvelles et ses romans. Mais Strindberg n’est pas seulement un original, fût-il misogyne, c’est aussi un dépressif, qui « boude l’existence », et un sociopathe, grand paranoïaque, qui sombre dans un délire auquel rien ne vient mettre trêve. Cela, Régine Detambel  nous le fait bien connaître, qui s’offre de bons passages où le style se dilate, alternant du « je » au « il » dans une sorte de halètement. Guettant la sueur aux tempes du malade en proie aux « Puissances », elle montre un Strindberg éperdu, déformé comme le crieur de Munch, s’agitant en sens divers, brisé par les démons intérieurs, brisé comme les femmes qu’il a entraînées, à perte, dans son orbite.

Reste qu’on ne peut se tenir de dire que l’ouvrage est un peu court. Strindberg n’en ressort pas assez nettement, peut-être parce que la narration ne fait que tourner autour de lui, comme si elle demeurait dans le scrupule d’en faire un véritable personnage. Il n’est pas douteux que Detambel possède fort l’art d’écrire, par petites touches denses, et qu’elle ait voulu de bonne foi faire vivre cet homme invivable et hanté par la folie, chose qu’il est extrêmement difficile de rendre sensible. On peut compter que, fortifiée de la certitude que le destin d’un tel homme ne pourrait qu’hypnotiser le lecteur, elle a cru avoir cause gagnée ; cependant il n’apparaît pas clairement que Trois ex franchisse l’échine qui sépare les petits morceaux d’hommage des œuvres de véritable ampleur. August Strindberg – c’est heureux, peut-être – continue de nous échapper.

Régine Detambel, Trois ex, Actes Sud, 15,80€

Emmanuelle Maffesoli et Clément Bosqué, La Revue Littéraire, mars-avril 2017.

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