Droite / gauche : pour sortir de l’équivoque

« Et quoi d’autre encore ? Un politicien, un homme de parti ! C’est-à-dire moins que rien : le néant ! »

Joseph Conrad, Le Naufrage du Titanic

Le célèbre paquebot Titanic était un magnifique symbole du progrès. On le disait insubmersible. Les passagers insouciants ne voulurent pas prêter foi aux messages d’alerte, ni suivre la consigne de monter dans les canots. Même après le désastre, il se trouva des ingénieurs pour affirmer tranquillement que les dégâts eussent été moindre, si le navire avait foncé droit sur l’iceberg au lieu d’essayer de l’éviter. Ces experts patentés, raconte le grand Conrad dans un beau texte, « affectaient volontiers des airs de supériorité – comme les prêtres d’un oracle qui aurait failli, mais qui doit demeurer l’Oracle. »

Il faut croire que la race de ces experts est pleine de vigueur. Leurs descendants, en réponse à la désaffection du politique, promeuvent avec le même aplomb que leurs ancêtres de ne surtout pas dévier la trajectoire. C’est ainsi que l’on rengrège de dithyrambes scolaires sur la démocratie athénienne et les Lumières ; de catéchisme en schémas colorés représentant le fonctionnement des institutions républicaines, bonshommes figurant les députés, sénateurs et autres élus, et « citoyens » formant un socle rectangulaire d’où partent de grosses flèches – l’expression de la volonté générale.

Au scrutin présidentiel d’avril 2002, nous étions quelques-uns à nous tenir à distance des cortèges. Une aversion instinctive nous gardait du conformisme qui affligeait à nos yeux les « belles âmes », gargarisées de tolérance de droit de vote. Allergie salutaire : il fallait se sauver de la bien-pensance et du « prêt-à-penser ». Comment ne pas sentir dans cette alternative, droite ou gauche, et pire, « front républicain » ou barbarie du Front National, un relent de piperie ? Comment ne pas nourrir ce doute affreux : nous étions à Guignol, assistant au combat de marionnettes agitées par la main droite et la main gauche d’un même forain ?

Enfin, les classifications rabâchées, les frontières sempiternelles s’effacent ! Arnaud Imatz trace ici, avec une sûreté de main qui se ressent de sa profession d’universitaire, une cartographie inhabituelle. L’auteur nous fait escorte au travers de lignes de crête moins arpentées, mais plus déterminantes. Ainsi, face à « l’humanisme individualiste, l’hédonisme matérialiste, l’indétermination, le changement, l’homogénéisation consumériste, l’Etat managérial et la « gouvernance » mondiale, sous la double bannière du multiculturalisme et du productivisme néocapitaliste », se dessine un front « communautaire », qui tient pour l’enracinement et la primauté du spirituel sur les autres ordres. C’est ici que la bataille se livre.

De l’ordo-libéralisme de Wilhelm Röpke au personnalisme chrétien de Maxence et Maritain, en passant par le traditionalisme intégral et la Nouvelle Droite, ce sont des dizaines de courants de pensée (dont une vingtaine de « non-conformismes » passés et contemporains) qui sont replacés dans leur contexte philosophique et historique. Les notes et la bibliographie (plus d’une centaine de pages sur les quatre cents que compte l’ouvrage) fourmillent d’indications de lecture et de points de repères, et se lisent avec avidité. Le politique, comme le Titanic, peut bien avoir sombré corps et bien dans un océan de conformisme : ce monumental décryptage offre de quoi se sentir moins orphelin.

La Revue Littéraire, n°66, janvier-février 2017.

Droite / gauche : pour sortir de l’équivoque, Histoire des idées et des valeurs non conformistes du XIXe au XXIe siècle, Arnaud Imatz, Pierre-Guillaume de Roux

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