« Born to be blue »: Saint Chet Baker

« Il y a une loi d’équilibre divin, appelée la communion des Saints, en vertu de laquelle le mérite ou le démérite d’une âme, d’une seule âme est réversible sur le monde entier. Cette loi fait de nous absolument des dieux et donne à la vie humaine des proportions du grandiose le plus ineffable. »

Léon Bloy, Lettres de jeunesse

C’est l’histoire d’un homme qui ne veut pas revenir à sa vie. D’un homme qui se rejette, qui ne veut pas prendre place, comme on l’y invite, dans son propre récit. Qui refuse de s’asseoir sur le trône de sa propre mythologie. C’est Charlie Parker que narre Clint Eastwood dans Bird (1988), Miles Davis raconté par Don Cheadle dans Miles Ahead (2015) : « Je suis né. Je suis allé à New York. J’ai rencontré des gars. J’ai joué de la musique. Je me suis camé. J’ai joué encore de la musique… » C’est Chet Baker vu par Budreau dans Born to be blue (2017).

Vous vous étonnerez sans doute de ce que toujours, un autre homme lui colle aux basques : un fan, un admirateur, un journaliste, un cinéaste, un producteur, peu importe. Il est celui qui doit recueillir la parole, écrire l’histoire. À lui que revient de faire éclore, derrière l’artiste brisé, lâche, obsessionnel et contristé, le héros. « Je voulais une histoire », gémit Dave Braden dans Miles Ahead.

Vous remarquerez, s’il vous plaît, qu’en apparence, il est comme n’importe qui, ce héros : il a des qualités et des défauts, des hauts et des bas. Il est désordonné, grandiloquent. C’est Miles Davis en pacha mutilé, les yeux hors de la tête, vaguant en kimono à travers un « antre dilapidé » sur lequel la caméra de Don Cheadle nous offre une vue plongeante, et où vont échouer le papier à musique et les cadavres de bouteilles. Il est accro, à l’alcool, à la coke, à l’héroïne, accroché comme un perdu, parce qu’il faut bien s’accrocher à quelque chose. La muse (la Frances de Miles et la Jane de Chet) n’est pas toujours là pour le soutenir, alors il titube. Il joue faux. It takes a long time to be able to play like yourself, dit Miles. Surtout quand on ne sait plus qui on est.

L’historien Peter Brown, dans un fameux ouvrage, rappelle que l’antiquité chrétienne vit apparaître le culte des sépultures des saints, que les païens ne connaissaient pas qui séparaient, avec prudence,  les maisons des vivants de celles des morts. Peu à peu, le sanctuaire devint ce lieu, locus, topos, où le saint était véritablement présent, et de ce fait, « le foyer de formes de rituels communes à toute la communauté ». Les memoriae mettaient en scène le rapprochement entre Ciel et Terre, humain et divin, vivant et mort.

Le film de Budreau sur ce qu’il est convenu de nommer « l’icône » Chet Baker – le vocable doit-il rien au hasard ? – nous convie à rendre un culte identique à ceux que la chrétienté naissante vouait aux saints antiques. Nos « stars » de la musique, dans nos imaginaires postmodernes (sur lesquels il est grandement à désirer que nos penseurs continuent de se pencher), ne jouent-ils pas le même rôle que les martyrs, de sainte mémoire, dont les tombes et reliques étaient vénérées par les chrétiens des premiers âges ?

Budreau, comme Cheadle, et tous deux dans les traces d’Eastwood et de son magistral portrait de Parker, use des recettes du genre. Il peint un être torturé, en proie à de basses attitudes, à la tentation et trouvant son chemin, entre salut et damnation, par la création – création de l’art dans laquelle il faut entendre l’appel de la créature à son Créateur !

Ces dix ou quinze dernières années ont vu éclore, comme des chrysanthèmes sur les pierres qui pavent notre mémoire collective, de nombreux films en hommage aux grands exemples bien glorieux de la musique populaire : Ray Charles, James Brown, Hank Williams, pour ne pas parler des figures du jazz évoquées ici. En leur temps, leur célébrité était naturellement le reflet du succès de leur musique : tous, ils furent inventeurs, créateurs, précurseurs, innovateurs, dit-on, « explorateurs de musique », pour reprendre la belle expression de Riccardo Del Fra, le bassiste de Baker ; reconnus comme tels (ainsi Chet Baker couronné par le magazine Downbeat), ils étaient ce qui se faisait de meilleur, de plus vivant, en somme.

Tous les hommes capables de penser par eux-mêmes discernent quelque chose de frappant dans l’adoration (ad orare, c’est prier aux dieux…) post mortem de toutes les « stars » de la musique du XXème siècle, mis en scène dans des biopics qui insistent autant sur l’homme que sur l’œuvre, sur les déboires et les épreuves de la vie que sur la contribution à l’art, ceux-ci ne prenant sens que par rapport à ceux-là. Phénomène aucunement profanatoire : ce sont les véritables hagiographies de notre temps. Entrons en communion.

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