Edgar Allan Poe, l’Ancien Monde revenu de parmi les morts

Ne t’enorgueillis point, ô Mort, bien que parfois

Dite grande et terrible, car telle tu n’es point ;

(…) Un somme, et nous nous éveillerons éternels ;

Et la Mort ne sera plus ; Mort, tu mourras !

John Donne, Holy Sonnet X (1633), traduction de Louis Cazamian

 

On le lit souvent en anthologie, avec le Horla de Maupassant et ce genre de contes fantastiques qui donnent ce frisson d’horreur qu’en anglais on désigne par le vocable de ghastly. Il est nécessaire d’établir, ne fût-ce qu’en quelques phrases, ce qui fait le charme d’Edgar Poe, qu’on retrouve dans ces deux petits ouvrages publiés par la maison Allia. Le style haut, précieux ; la forme de la nouvelle (on sait que certaines furent publiées dans la presse de l’époque comme de sensationnels compte-rendu scientifiques), qui se prête aux manipulations d’un narrateur décisivement maître de son art, jusqu’au dénouement qui comble le lecteur d’un prodigieux étonnement ; et les notations savantes et citations en langues étrangères anciennes dont Poe, d’enthousiasme, parsème ses textes[1].

Ce mélange diablement efficace d’effroi, de considérations scientifiques et d’érudition flatteuse a fait gloser. Rappelons, en cette occasion, la bonne part qu’eut Baudelaire à la notoriété de Poe en France[2], lorsqu’il prit la résolution, dans la présentation consacrée à ce poète « pur et bizarre », « d’ajouter un saint au martyrologue ». Baudelaire reconnaissait dans la « vie débraillée » de ce confrère étrange et malheureux, de ce superbe marginal, l’antithèse aristocratique de « l’homme positif » américain. Il n’est pas jusqu’à son alcoolisme en quoi il ne discernât une « méthode », une voie vers la science des « conditions harmoniques de la beauté »[3], la marque de l’artiste par excellence. Pierre Mac Orlan, dans son sillage, a parlé d’un « poète éthylique de génie » et d’un « aventurier surréaliste »[4].

Ce jugement a été copieusement nuancé. Les détracteurs de l’auteur du Corbeau n’ont eu que trop de facilité pour faire de lui, à l’image de son propre père « bon alcoolique, mais mauvais comédien »[5], un bon alcoolique, mais mauvais littérateur : un mythomane de basse mine ; un prankster, un marionnettiste au mérite fort commun. Walt Whitman, rapporte Borgès, protestait que Poe « ne savait jouer que les notes graves du piano ». Récemment, le culte dont Poe fait l’objet a mis le comble à l’irritation du célèbre critique et professeur Harold Bloom, qui a moqué ses « incantations », « réglées comme un métronome ». Poe ne serait qu’un poète mineur, marginal, au sens péjoratif, ne devant qu’à une usurpation maudite sa place dans le « canon » occidental, et qui ne serait lisible qu’en français ![6]

On peut juger, non sans vraisemblance, que Poe fût plus américain que ce que Baudelaire avançait[7]. Quoi de plus « Nouveau Monde » que cet acharnement, c’est Baudelaire lui-même qui l’écrit, à « vaincre les difficultés et résoudre les énigmes », et à, dit-on, « rouler des mécaniques » ?[8] Qu’il y eût du « parfait petit chimiste » de la langue chez lui, cela est assez vrai, en ce sens qu’il est impossible d’oublier la musique d’un poème comme Annabel Lee après l’avoir lu ou entendu une fois. Quant à l’ériger en inventeur du genre policier, Conan Doyle l’admettait déjà ! Sans lui contester cette paternité, il est permis d’affirmer avec quelque sûreté que la méthode policière est, bien davantage, celle des critiques de toute obédience qui s’évertuent à chercher toujours la clef du mystère Poe.

Les Habitations imaginaires et ses Marginalia sont une invitation à revenir à Poe, et, par un détour dans les marges, à l’essentiel. Métaphoriquement, c’est rien moins que le destin de l’Occident qui se joue.

Il est hors de doute qu’Edgar Poe exprime la fascination pour la mort dont l’historien Philippe Ariès a montré l’origine dans l’évolution des mentalités. La mort, pour l’époque romantique, c’est la disparition l’être aimé, irremplaçable ; dès lors, de phénomène banal qu’elle est, elle devient scandaleuse. « Rien n’est davantage dans l’ordre des choses », et cependant il y a, écrira Jankélévitch joliment, « une féérie de la mort », quelque chose de vraiment « extra ordinem »[9]. Les biographes ne manquent pas de rappeler la succession macabre de femmes mortes jeunes, qui a marqué personnellement Edgar Poe. On a chance de ne pas se tromper si l’on suppose que c’est ce qui le poussait à invoquer toujours ces figures tant aimées, et même post mortem.

Il nous faut venir maintenant à l’interrogation lancinante de Poe : et si ce qui meurt ne mourait pas pour toujours – (n)evermore ?[10] Et si les disparus pouvaient nous parler, par-delà la mort ? Puisque « l’Univers est une intrigue de Dieu » (Marginalia), l’homme ne pourrait-il pas démêler les fils de l’intrigue divine, se rebâtir un monde, une « habitation imaginaire », une forteresse, « un de ces bâtiments, mélange de grandeur et de mélancolie » (Le Portrait oval), en somme, écrire une histoire dont la mort ne serait pas le fin mot ? Le défi chrétien (« Ô Mort, où est ta victoire ? », Paul, Epître aux Corinthiens, 1, 15:55) se mue en vertige que résume l’image de l’abîme, du gouffre sans fond – abussos.

Or, qu’est-ce qui meurt chez Poe ? Dames, gentlemen cultivés, figures de cette civilisation que Poe a connue en Angleterre, à Stoke Newington, où il a suivi de fortes études, et de cette vieille société du Sud cavalier. Dégénération incompatible avec l’individu nouveau, moyen, de la modernité démocratique ? Baudelaire l’avait bel et bien pressenti. Et pourtant ! L’Ancien Monde aristocratique, superstitieux, magique, hante l’imaginaire occidental. La postérité de Poe dans la littérature (H. P. Lovecraft), au cinéma[11] et dans la culture populaire (de South Park à l’imaginaire « gothique » multiforme) est une chose bien admirable, qui témoigne que l’écrivain était, à cet égard, doté d’une extraordinaire prescience. Edgar Allan Poe, ou l’Ancien Monde revenu de parmi les morts.

 

Clément Bosqué

La Revue Littéraire, octobre-novembre 2016.

 

Edgar Allan Poe

Marginalia, Allia, 160 pages, 6,50 euros

Habitations imaginaires, Allia, 96 pages, 6,50 euros

 

[1] Poe était très bon latiniste et, jeune, raffolait d’Horace, notamment les Odes : iam satis terris nivis atque dirae grandinis misit pater… The Complete Poetical Works and Essays on Poetry of Edgar Allan Poe, ed. John H. Ingram, Frederick Warne and Co., Londres.

[2] Jefferson Humphries montre qu’on ne peut pas distinguer ce que la renommée internationale de Poe doit à sa mythification française, surtout Baudelaire et Mallarmé. A New History of French Literature, ed. Denis Hollier, 1989, Harvard UP.

[3] Baudelaire, Edgar Poe, sa vie et ses œuvres.

[4] Dans sa préface aux Aventures d’Arthur Gordon Pym intitulée « Edgar Poe et l’Aventure », La Bibliothèque de l’Honnête Homme, 1955.

[5] Raymond Las Vergnas, Edgar Poe ou la logique du cauchemar, France Culture, le 25 octobre 1970.

[6] How to write about Edgar Allan Poe, 2008.

[7] Jacques Cabau a montré comment « dès Edgar Poe, la littérature du Sud est un art aristocratique et esthétique, d’inspiration européenne, un art sans contenu national apparent qui répugne au réalisme social » ; Poe, en fait, est « profondément américain » et contrairement à ce qu’écrivait Baudelaire, ce n’est pas parce qu’il est artiste qu’il est aristocrate, mais parce qu’il est sudiste qu’il est esthète, et méprise l’homme démocratique. C’est à ce titre qu’il s’inscrit dans le courant réactionnaire de la littérature américaine, « dégoutée du progrès », qui « a la nostalgie du passé. Le nouveau monde regrette de n’être pas l’ancien ». La Prairie Perdue, Histoire du roman américain, Seuil, 1966.

[8] Peu importe, au fond, que la méthode de composition du Corbeau décrite par Poe plus tard ait été vraiment utilisée ou seulement imaginée après-coup, le magicien renchérissant d’illusion en faisant mine de dévoiler ses artifices et rouages bien huilés.

[9] La Mort, V. Jankélévitch, Flammarion, 1966.

[10] J. Cabau souligne à raison que « la mort n’est qu’une étape du voyage mystique d’Edgar Poe ». Edgar Poe par lui-même, Seuil, 1960.

[11] Il suffit d’indiquer par exemple le parti qu’un Roger Corman a tiré de cette signature prestigieuse, avec un cycle Poe de huit films de 1960 à 1964, l’emblématique acteur Vincent Price tenant la vedette dans sept d’entre eux. Voir M. Kusnierz, SYSTEME B: Une théorie de la production B à Hollywood 1931-1956. Dario Argento et Tim Burton aiment à le fréquenter. Je renvoie à mon article : « Tim Burton, ce Père Fouettard monomaniaque », Atlantico, 9 mai 2012.

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