Pourquoi la musique ?

Quand on y pense, il y a beaucoup de points communs entre les opérations de l’art musical et les opérations du cerveau. Dans les deux cas, on est dans le registre de l’immatériel, de l’invisible. On peut toucher et voir un instrument de musique, une partition, mais on ne peut pas toucher ni voir la musique. Pour les non-musiciens, la musique est mystérieuse ; c’est un art secret, codé, abstrait, pour ne pas dire abstrus. Un accord majeur, mineur, une mélodie… ce qui semble évident à l’initié est un charabia pour le quidam, là où ce même quidam comprend sans grand-peine la notion de perspective en peinture et sait reconnaître le rouge du bleu. Et de même, on peut toucher un crâne, on peut disséquer un cerveau, mais on ne peut pas toucher, ni voir, la pensée, le sentiment, l’émotion, la cognition. Pendant longtemps, d’ailleurs, on a parlé, non du cerveau, mais du cœur comme siège des émotions, ou de l’âme, avec la connotation spirituelle qui s’y attache.

On surnommait J.-B. Bach le Tondichter, le « poète des sons ». Mais à quoi rime cette poésie ? Comment fonctionne-t-elle ? Quelles correspondances secrètes peut-il bien y avoir entre l’ordre musical et le fonctionnement de notre cerveau, qui nous font réagir semblablement, par exemple, au Lamento della Ninfa de Monteverdi et au Feelin’ Good de Nina Simone, qui lui ressemble étrangement ? Comment explique-t-on que telle ou telle combinaison de fréquences ou de rythmes provoque, selon les cas, l’enjouement ou la tristesse ?

De surcroît, la musique a des effets parfois spectaculaires. Le philosophe F. Wolff le rappelait : la musique est l’art le plus abstrait qui a le plus d’effets concrets. Cet art volatile, éphémère, impalpable nous conserve des souvenirs merveilleusement durables, des émotions étonnamment intenses, que l’on pense au « paroxysme passionnel » de l’opéra Napolitain (la scène de l’orgasme dans le film Farinelli) ou à l’hystérie collective des jeunes filles assistant aux concerts des Beatles (dont ressortent tout récemment les enregistrements live des années 1960), ou encore aux envoûtements technos. Pour prendre un autre exemple fameux, cette simple « étude d’instrumentation », ce morceau de travail qu’est au départ le Boléro, et dont Ravel ne comprenait pas le succès, provoque chez beaucoup d’auditeurs un effet de saisissement proche de l’hypnose.

On connaît la fascination de Nietzsche pour Wagner à qui il dédie la Naissance de la tragédie. Et cette phrase dans une lettre à son ami le compositeur Heinrich Köselitz, aussi nommé Peter Gast, souvent citée : « la vie sans musique est une erreur, un calvaire » ; on sait qu’il a voulu être musicien, qu’il a été philologue puis philosophe, et, après une crise célèbre en janvier 1889 à Turin où il prend la défense d’un cheval maltraité par son cocher, qu’il a fini sa vie dans la folie.

Je relisais hier le livre cinquième, « Nous autres hommes sans crainte », du Gai Savoir et j’étais frappé que la musique soit une allusion si fréquente. Ainsi ce passage très beau : « qu’est-ce que mon corps tout entier attend absolument de la musique ? (…) ma mélancolie veut se reposer dans les cachettes et les abîmes de la perfection : c’est pourquoi j’ai besoin de musique. » Nietzsche en appelle à ceux qui ont avec lui « une affinité d’oreille », et jusque dans les dernières lignes, où il se définit comme le chantre, parle d’une malédiction du chantre, invite à danser sur l’air de sa cornemuse…

Pourquoi la musique ? M. Maffesoli a eu l’occasion de répondre : « à rien », si ce n’est à « vibrer ensemble » ; elle est zwecklos aber sinnvoll, elle exprime et résume l’harmonie conflictuelle qui est à l’ordre du jour dans notre postmodernité, la vitalité du proverbial lien social que d’aucuns voudraient voir mis à mal.

On connaît le mythe grec de Cadmos, le fondateur de la ville de Thèbes, qui était aussi musicien. Zeus est le prisonnier de Typhon, le titan qui lui a sectionné les tendons des bras et des chevilles. Cadmos se présente auprès de Typhon et réclame une corde, pour jouer de la musique. Typhon lui donne le tendon de Zeus, que Cadmos rend à son propriétaire, ce qui permet au dieu de se libérer, de récupérer sa foudre et de vaincre le titan Typhon. Pour le remercier, Zeus accorde alors à Cadmos la main d’une superbe nymphe, et il y a de grandes épousailles. C’est la dernière fois que les hommes et les dieux mangent à la même table, avant que Prométhée, par son hubris, son orgueil et sa trahison, vienne rompre cette belle entente entre les dieux et les hommes. Cette nymphe que Cadmos a épousée s’appelait Harmonie. Ce mythe nous dit la force symbolique et sociale de la musique dont le XXème siècle a fait toute la démonstration, avec l’avènement du disque et l’amplification des concerts.

Quand on se penche sur l’histoire de la musique, on a envie de dire : « rien de nouveau sous le soleil » ! En effet, il n’y a pas d’époque ni de société sans musique (ni d’ailleurs sans « stars », à l’image de Josquin des Prés, sans aède épique, à l’image de Bob Dylan récemment couronné).

Chaque époque a son parfum propre, son timbre. Songeons au pianoforte qui a éclipsé le clavecin, qui lui-même avait supplanté le luth.

Chaque époque a son obsession : la folie de l’opéra au XVIIe siècle en Italie ; le violon qui, au même moment, devient l’instrument roi. Et de même, bien plus tard, la guitare électrique qui avec le grand Muddy Waters sort de son rôle d’accompagnant et devient instrument de soliste.

Chaque époque a ses phénomènes fanatiques : ainsi les fans de Rameau, si fervents, qu’on les appelait les « ramoneurs » (avant le célèbre groupe de rock les Ramones).

Chaque époque a ses avant-gardes comme elle a ses facilités, et comme l’on dit en anglais d’une métaphore qui n’est pas si laide, son « mainstream » – son courant principal. Tant de grands compositeurs ont composé de la musique en série, sans chercher à être original, tel Haydn pour gagner le droit d’aller prendre ses repas à la table des valets à la cour du Prince Paul Esterhazy. On a toujours fait du « commercial » : que l’on pense à Schubert, qui, comme d’autres avant lui, écrit des messes fautes de succès au théâtre. Au XXe siècle, les auteurs de « blues » mettront à profit, jusqu’à épuisement, les mêmes deux ou trois canevas – même le grand Duke Ellington ira cachetonner de la sorte.

Chaque époque connaît aussi de surprenants emprunts et échanges entre formes hautes et formes populaires et basses. Monteverdi disait : « le peuple a raison » ; les violoneux jouaient Lully dont les airs avaient conquis la rue ! Là où les romantiques se posaient volontiers en héritiers du folklore, Schubert créait des chants populaires.

Chaque époque voit survenir d’étonnants retours et reviviscences. Que l’on pense au destin de la trompette, tombée en désuétude fin XVIIIe siècle et ramenée singulièrement en faveur par le jazz au XXe siècle. Et la musique symphonique elle-même sort de son élitisme au travers des spectacles donnant à entendre les grands thèmes épiques composés pour accompagner les sagas au cinéma ou le jeu vidéo que sont La Guerre des Etoiles, Le Seigneur des Anneaux, ou encore le célèbre Zelda.

« Ô musique qu’on ne peut trop aimer » ! (A. Suarès)

Propos d’introduction aux tables rondes à l’occasion du colloque « Pourquoi la musique ? », 15 octobre 2016, Forum Universitaire de l’Ouest Parisien / Conservatoire à Rayonnement Régional de Boulogne-Billancourt.

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