Louise de Vilmorin, chronique d’une oubliée

« Notre lointain passé devient un nouveau présent. »

Nietzsche

 

Louise de Vilmorin aimait les souvenirs. Elle écrivait : « les souvenirs s’enlacent au présent » (« Promenade à Vienne »), et même : « je voudrais être un souvenir ». Le lecteur me pardonnera-t-il ce souvenir-ci ? J’étais étudiant à York en littérature romantique et sentimental ; la regrettée Pr. Jane Moody (« il y a deux façons d’exister dans le monde universitaire, si masculin, conseillait-elle aux étudiantes, si vous n’êtes pas une hargneuse bitch, il ne vous reste plus qu’à être very queenly » – elle était de la deuxième sorte) m’avait mis en accointance avec une de ses amie, Lisa Chaney, une historienne de l’art devenue auteure de biographies. Je devins son « able assistant », pour quelques livres sterling.

Ainsi je laissais les Keats, Coleridge, Byron, Blake et Wordsworth sur l’étagère solitaire de ma mansarde grisâtre de Scarcroft Road et me rendais, deux fois par semaine, le soir tombé (c’est-à-dire à partir de trois heure de l’après-midi en cet hiver 2008), chez Mrs Chaney. Installé dans le sofa au coin de la cheminée, en buvant du vin rouge dans un verre immense, je retrouvais Reverdy, Cocteau, Arthur Capel, Karl Lagerfeld et les autres[1].

Cela mettait du baume à mon intense mal du pays : nous parlions de Paris ; je traduisais du français vers l’anglais des citations de Coco, menais l’enquête par-delà la Manche, écrivais au monastère melkite d’Aubazine, téléphonais au service presse du Ritz, interrogeais des amis historiens sur le nazi Hans Günther von Dincklage, et traquais les descendants de son valet de chambre et de sa secrétaire dans les pages blanches.

Un nom avait alors surgi, que Mrs Chaney avait prononcé avec mépris, en écarquillant ses yeux bleus et en arrêtant de caresser le chat : celui de Louise de Vilmorin, auteure d’une biographie de Chanel, non seulement inachevée, mais, my goodness, parfaitement fantaisiste.

Lorsque le présent livre me tombe entre les mains, tout cela me vient à l’esprit : fume-cigarettes, femmes « en cheveux », flûtes à champagne, hauts gradés gominés, avant-gardes en -ismes, et « autos » traversant en vrombissant cette grosse moitié de ce vingtième siècle noir et blanc, saccadé, dont la mythologie se déploie, au son des ambiances de jungle de Duke Ellington, en une gigue hâve et, vue d’ici, vaguement ridicule.

Le présent recueil apporte, en touches délicates, des couleurs et des nuances à ces tableaux bruyants. Que ce soit dans les publications périodiques d’information ou les revues littéraires, la chronique, œuvre de circonstance, sinon de commande (Gallimard, Roger Nimier, P. Brisson font le go-between pour Marie-Claire, Opéra, etc.), est aussi pour l’écrivain, à partir du thème imposé, l’occasion d’essayer les idées, de forger des styles ou des histoires. La faculté de plaire à l’auditoire, que les grecs appelaient le prepon, rejoint donc le kairos et à ce titre, tout comme la production épistolaire, la chronique « fonctionne comme un laboratoire »[2].

« Je cherche un style […] j’ai essayé toutes sortes de genres », écrit Louise de Vilmorin dans un texte intitulé « Nous-deux-mon-ombre ». « Louise de Vilmorin visait la perfection formelle », explique Olivier Muth, directeur des Archives Départementales des Hauts-de-Seine, auteur d’une thèse sur Vilmorin l’épistolière, et qui a orchestré l’édition de ce volume. « Du moins dans ses romans et ses poèmes, d’où le nombre important d’inachevés. Son écriture était laborieuse. Elle ne livrait chez Gallimard que ce qu’elle estimait digne d’être livré. Elle se dévalorisait beaucoup, c’est pourquoi elle prend beaucoup de précautions oratoires ! » Elle écrit par exemple : « j’admets la banalité de ce que j’éprouve » (« Les Inoubliables disparus »).

Certains articles sont atemporels, d’autres datés. Art de vivre, voyages, souvenirs réels et romancés, scènes de la vie quotidienne, les chroniques couvrent de nombreux sujets. Souvent, remarque Olivier Muth, « le texte commence par une vérité première, et puis dérive, par esprit d’escalier – une histoire s’insère dans une autre – jusqu’à la conclusion, parfois maladroite, ou absente ». Professant aussi bien le goût de l’originalité (ainsi elle s’attache à tirer l’objet de ses observations « hors du domaine général de l’indifférence » dans « Parures ») que de la « bonne tenue », de l’équilibre (« qu’il soit savant, qu’il soit artiste / Le génie est équilibriste »), de la banalité, voire l’attachement à une forme de tradition, Vilmorin se méfie du progrès : « je ne sais pas très bien ce que ce mot veut dire », affirme-t-elle (Finis ton assiette). Tiraillée entre une fascination pour la beauté présente (« Parmi tant de belles choses je ne puis faire de choix », « Images Portugaises ») et la nostalgie des choses disparues (elle invite à « naviguer entre les rives du passé » dans « Paris Promenade : Mme Coty m’invite à goûter… » et cite J. Du Bellay, « plus me plaît le séjour qu’ont bâti mes aïeux… »), elle embrasse la modernité, mais rejette ce qui heurte ses valeurs, préférant, bellement, le renouveau au nouveau : « ce renouveau qui, bien plus que le nouveau, hante les vœux humains » (« Les fleurs des artistes »).

Les paradoxes ne manquent pas chez cette éternelle assistée (toujours dépendantes de ses puissants amants et de ses frères) aux prétentions d’indépendance (« le goût de l’indépendant est un aliment du courage »), chez cette boiteuse (affligée d’une coxalgie de la hanche) qui se tenait droite, chez cette grande inconstante restée fidèle à ses mondes imaginaires qui affirmait, en 1957 au micro de Paris Inter (« Monsieur Mon Passé ») : « je crains de me dépoétiser ». La préciosité alterne avec la gouaille en ce qu’Olivier Muth appelle une « esthétique de la négligence ». Autant de paradoxes qu’elle revendiquait, refusant d’être assignée à une identité, à une facette de sa personnalité au détriment des autres.

L’ensemble (auquel ne manquent que les textes déjà publiés par les éditions du Promeneur dans les années 2000) est, sinon cohérent, du moins représentatif d’une œuvre dont tout, à l’exception d’un peu de correspondance et de quelques préfaces de catalogues, est à présent connu. Et elle, que représente-t-elle, Louise de Vilmorin ? La femme du monde ? Non : « ce n’est pas du tout Florence Jay Gould », précise Olivier Muth. Une certaine idée de la femme de lettres, peut-être. Difficile de ne pas songer à une forme d’éternel féminin, inconstante, superficielle, séductrice, comme si cela seul lui donnait place parmi les hommes dans l’histoire littéraire.

Quelle postérité laisse-t-elle ? Ses romans paraissent bien surannés. Disons peut-être que Vilmorin est l’envers de Malraux, héraut du finalisme historique, de sa sempiternelle actualité. Et si Louise de Vilmorin était l’antidote de ce sérieux qui, aujourd’hui, paraît si grotesque, et qu’elle qualifie de « prétention de la pensée qui ennuie le lecteur et gâche l’œuvre de tant d’écrivains » (« Charles Perrault ») ? Quelque chose, derrière le charme d’époque, d’une antimodernité feutrée, mais opiniâtre, comme l’odeur d’un meuble ancien. Comme un souvenir.

Louise de Vilmorin, Objets-Chimères, Articles et textes rares (1935-1970), édition d’Olivier Muth, Les Cahiers de la NRF, Gallimard, 352 pages, 23,50 euros

Clément Bosqué, pour la Revue Littéraire des éditions Léo Scheer, avec l’aimable contribution d’Olivier Muth

[1] Lisa Chaney, Coco Chanel: An Intimate Life, Viking, 2011.

[2] À bâtons rompus, Fragments de correspondances littéraires du XIXe siècle aux Archives départementales des Hauts-de-Seine, Avant-propos d’Olivier Muth, Snoeck, 2015, p. 12.

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