Nicolas de Cues, homo comprehensor

Il y a tout juste six siècles de cela, en 1416, Nicolas de Cues, âgé de quinze ans, s’inscrivait à la faculté de Heidelberg comme clericus Treuerensis dyocesis ; un peu plus d’un an plus tard, il allait rejoindre Padoue et décrocher le doctor decretorum en droit canon, avant d’étudier la théologie et de connaître une brillante carrière d’homme d’Église et de diplomate.

Comment comprendre Nicolas de Cues (1401-1464) quand on n’est pas familier des notions d’analogia entis, de métalepse et de transomptions, de la théologie négative de Denys l’Aréopagite, la méthode cataphatique et apophatique, la mystique rhénane, la métaphysique thomiste et eckhartienne, l’apodictique et l’anhypothétique, le nominalisme et la scolastique, l’hypostase et l’enhypostase, la chrismation et la chrisiformité ? Comment, même, y entrer ? Que nul n’entre ici s’il n’est théologien… Quant à son placement schématique dans l’histoire des idées – dernier médiéval, premier moderne – ou l’étiquette « d’humaniste » qu’on lui accole (appellation problématique, car le terme date du XVIIIe siècle), ils ne renseignent pas beaucoup sur le fond.

Non, pour entrer dans Nicolas de Cues, six cents ans plus tard, il faut le lire, et le lire en portant une attention particulière, non pas aux arguments eux-mêmes, dans leur enchaînement logique, c’est-à-dire comme un théologien, avec le souci d’analyse, mais avec l’attention « flottante », diraient les psychanalystes, portée au sentiment d’ensemble, au tableau général et caché, à la petite musique de fond, la « métaphore obsédante » (Mauron) du texte, dans l’esprit de l’école thématique dont les illustres représentants (Poulet, Raymond, Rousset, Richard…) cherchaient, en littérature, les récurrences d’image révélatrices de l’unité, de la particularité et, au bout du compte, de l’intérêt de la vision du monde des auteurs.

Pour ce faire, un ouvrage : De la docte ignorance, publiée en 1440 (nous nous référons à l’excellente traduction commentée établie par Jean-Claude Lagarrigue aux éditions du Cerf, en 2010) et une petite vie romancée publiée la même année, L’homme à la proposition d’or (Jean-Marie Nicolle, Ipagine, 2010). Et voici, dans le désordre, plusieurs pistes de pensée dans lesquelles Nicolas de Cues nous entraîne, nous prend par la main (c’est la manuductio, ancêtre du management, où il s’agit, rappelons-le, de conduire un cheval par la main…).

Et d’abord, cette fameuse « docte ignorance », salutaire en notre époque où tout le monde prétend savoir tout sur tout, où la science redécouvre des vérités éternelles sans rien y ajouter (ainsi le Monde du 30 janvier 2016 nous apprend que d’après de nombreuses études – récentes ! – « marcher favorise les capacités cognitives », ce que l’on sait au moins depuis les péripatéticiens) et où les experts assènent, tandis que l’homme de la rue se croit autoriser à pérorer. Cues nous enseigne au contraire « comment savoir est ignorer » : on reconnaîtra là une vertu chrétienne par excellence, l’humilité. Attention : il ne s’agit pas, dans une démarche protestante, de flétrir l’orgueil, mais de révéler le vrai savoir de celui qui sait qu’il ne sait pas tout, et ne peut tout savoir. Voilà qui vaut mieux, sans doute, que la fausse humilité socratique dont tout un chacun se réclame, feinte naïveté qui, d’après Théophraste dans ses fameux Caractères, est la définition même de l’hypocrite.

Ensuite, Cues invite à ne pas s’en tenir bêtement à l’adage selon lequel il faut comparer ce qui est comparable, bonne excuse souvent fourbie par ceux qui redoutent les éclats imprévus de la pensée. Adage qui n’est rien d’autre qu’une tautologie érigée, de surcroît, comme principe de raisonnement. Il y a, en effet, intérêt à pratiquer la similitudo plutôt que la comparatio, afin de mettre en rapport des choses qui semblent a priori hétérogènes et révéler le lien entre elles, leur « unité ». Et si Cues est soucieux d’unité, soucieux de réconciliation des éléments disparates, ce n’est pas qu’une affaire théorique, dans un monde chrétien coupé en deux par le schisme gréco-latin : on sait que le Cardinal de Cues a durement œuvré, en vrai diplomate, pour ré-concilier au sens propre (convoquer un concile) une Église qui n’avait plus alors de catholique (c’est-à-dire d’universelle) que le nom.

Il ne faudrait pas voir dans cette préoccupation pour l’unité une simple exigence discursive théologique, ni seulement l’enjeu de quelque manœuvre politique papale. C’est l’enjeu d’une pensée qui réconcilie, là encore, religion et philosophie. Bel enseignement administré à certains de nos contemporains, qui voudraient cantonner le religieux à la sphère du privé, à une sorte d’opinion du sacré, et la philosophie à la sphère de la spéculation universitaire, dépourvue de lien avec la vie et le sentiment d’être au monde ! Ainsi donc, le pouvoir de compréhension, que le Cusain appelle « intellection », doit tendre vers le phénomène de « participation à l’entité ». Autrement dit ce qui fait que, quand bien même chaque chose tend à se mouvoir « individuellement pour être ce qu’elles sont d’une meilleure manière » (« persévérer dans son être », dit Spinoza dans son Éthique), un « mouvement de connexion amoureuse […] porte toute les choses vers l’unité ». Par quoi quelque chose « participe ».

Et de même il n’y a unité que parce qu’il y a trinité (cette « Unité trine » que les théologiens nomment périchorèse), le monde est caractérisé par une interdépendance organique des choses entre elles. Il en est ainsi, chez Nicolas de Cues, du concret et de l’abstrait. Le concret, conformément d’ailleurs à l’étymologie, n’est autre que ce qui a subi concrétion, ce qui a crû en s’agglomérant ; quant à l’abstraction impitoyable des mathématiques, domaine de prédilection de Cues à l’intérieur duquel Jean-Marie Nicolle retrace bien son cheminement intellectuel, et que le philosophe lui-même définissait par les termes « d’incorruptible certitude », ces mathématiques, écrit Cues, « nous aident beaucoup dans l’appréhension des diverses choses divines ». Encore une fois, c’est l’unité qui caractérise le monde créé par Dieu, au-delà des apparences : « un ordre est caché qu’il s’agit de découvrir » déclare le jeune docteur, dans la biographie romancée qui lui est consacrée. Matière à penser, s’il en est, pour tous ceux que la pluralité des formes, phénomènes et comportements effraie, précisément parce que leur profonde unité, ou pour mieux dire, unicité (ce qui est un profondément, par essence, tel Dieu), les intimide, et qu’ils ne veulent penser et admettre ni l’une, ni l’autre.

Le sentiment de circularité qu’on peut ressentir à la lecture de Cues, il s’en explique très bien lui-même avec une formule reprise à Raymond Lulle qui paraît anodine et pourtant, à y bien songer, est lumineuse : « toute théologie est circulaire ». Circulaire, oui, et donc éternelle ; une pensée à l’ambition d’immortalité, hors du temps, où se conjuguent les « contradictoires », que William Blake appelait les « contraires », cette vieille idée qu’on trouve déjà chez Héraclite et dans l’hindouisme : celle de la coincidentia oppositorum. Circulaire à l’image du symbolisme inépuisable de la croix (Axe du Monde, quadrature du cercle, etc.) dont le « mystère ineffable » tient précisément à son caractère mystérieux (d’autres ont dit « inepte », ou comme Tertullien, absurde), à tout le moins paradoxal, en ceci qu’il « fallait que le Christ mourût », (Luc 25-26), pour qu’il ressuscite ! Circulaire parce qu’il s’agit d’épouser l’être du monde, et que s’il s’agit de l’expliquer (c’est-à-dire étymologiquement le « déplier » – Cues qualifie Dieu, joliment, de complicatio, c’est-à-dire ce qui fait « enveloppement »), c’est non pour le défaire, non pour le déconstruire, mais pour l’accepter.

Voilà comment l’homme exclu du paradis, devenu pauvre pèlerin, peregrinus, voyageur, viator, est encouragé à ne pas se contenter de marcher en tournant en rond, comme ces péripatéticiens disciples d’Aristote que Cues, chez Nicolle, surnomme « péripathétiques », mais à renoncer au paradis pour devenir comprehensor, gagner le paradis en lui-même. Telle est « l’exigence du réel », qui recouvre aussi bien « la lourde et grasse épaisseur de l’humain » que le « vin blanc de Moselle », ce vin léger qui fait « remonter à la tête la joie de se sentir vivant » : « baume inégalable », écrit bellement Nicolle, « de folie et d’unité ».

La Revue Littéraire, n°63, mai-juin-juillet 2016.

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