Au-delà des droits de l’homme

« Le fléau des sociétés, c’est l’intellectuel […], cet esprit de critique et de démangeaison, cette garantie contre le sommeil, ce mécontentement radical, cet approvisionnement électrique. »

Paul Claudel, Conversations dans le Loir-et-Cher

À défaut d’avoir la capacité et le courage de traiter convenablement des problèmes, il reste loisible de se draper dans la morale et les confuses formules. Ainsi l’on expose partout son « indignation », véritable choléra de notre époque, l’on « dénonce » tel ou tel lointain dictateur, l’on « s’insurge » contre le traitement que tel ou tel nation réserve aux femmes, à telle « minorité », aux voleurs de pommes ou aux blasphémateurs (chez nous sanctifiés avec un enthousiasme qui confine à l’éréthisme). On s’alarme des « atteintes aux droits de l’homme ». Et chacun d’eux pense estre une lumiere en France (Régnier) !

Avec ce que Chateaubriand nommait un bel « esprit d’ordre », Alain de Benoist fait ici la généalogie d’une idée : celle des droits de l’homme. La distance critique que l’auteur maintient, comme à son ordinaire, sans ciller tout au long de son exposé, lui confère beaucoup de force, qu’il s’agisse d’identifier froidement la combinaison de deux « erreurs » (l’universalisme, corruption de l’objectivité occidentale, muée en « abstraction surplombante », et le subjectivisme), ou de repérer ce grand préjugé moderne, l’individualisme (les droits, en effet, « se rapportant à un être isolé, prépolitique et présocial »), caractéristique fondamentale de l’anthropologie libérale qui trouve à s’exprimer parfaitement dans le contractualisme desdits droits de l’homme.

Que trouve-t-on aux sources de cette « morale minimale » d’un « monde en désarroi », « idéologie de substitution », séculaire religion (Benoist note que « le spectacle de ceux qui professent le caractère « sacré » de droits de l’homme tout en se flattant d’avoir supprimé toute forme de sacré dans la vie sociale » est fort « cocasse ») ? Rien moins que le christianisme, auquel l’auteur rappelle que l’on doit, précisément, les deux « erreurs » évoquées plus haut, c’est-à-dire le subjectivisme (l’individu doté d’une valeur en lui-même aux yeux de Dieu, exerçant son libre-arbitre, éprouvant la foi dans son for intérieur…) et l’universalisme (affirmation de l’unité morale du genre humain). L’évolution de la position de l’Église vis-à-vis des droits de l’homme, qui passe entre le XVIIe et le XXe siècle de la défiance la plus extrême à l’adoption, est, à cet égard, très révélatrice de la filiation d’une idéologie à l’autre.

Pour inviter le lecteur à penser cette vérité « établie dogmatiquement » (J. Freund) dont nos édiles nous rebattent les oreilles, Benoist ne se contente pas de reprendre les arguments de la critique, qu’elle soit de gauche, contre-révolutionnaire, conservatrice, ou encore marxiste. À ses yeux, les droits de l’homme, en ce qu’ils se réclament d’une universalité qui n’a rien d’universel, sont « une déclaration de guerre » à la diversité culturelle, et contiennent en germe « l’éradication des identités collectives ». Dans le sillage de Lévi-Strauss, l’ouvrage instruit la défense du pluralisme (distingué strictement du relativisme), car « si la diversité est une richesse, l’uniformité est toujours un appauvrissement ». On reconnaît là le combat qu’Alain de Benoist mène depuis longtemps contre ce qu’il appelle « l’idéologie du Même » et dont les droits de l’homme, « habillage humanitaire » et déclamatoire de « l’extension planétaire du marché », sont un redoutable « instrument de domination ».

Plus avant, Alain de Benoist analyse la tendance contemporaine à traduire toute espèce de désir en droit comme la conséquence de « l’extraordinaire montée ne puissance de la sphère juridique », dont les droits de l’homme, oublieux de la conception gréco-romaine du droit comme juste proportion, visant directement une nature humaine abstraite, « par rationalisation mythique de l’origine » et faisant du droit « une propriété que possède tout homme », bref, en tant qu’ils « ne sont que du droit contaminé par la morale », sont, bien entendu une manifestation. Voilà posée la « question des rapports entre la politique et le droit » : rapport dénué d’évidence, comme le montre Benoist avec l’exemple de la « démocratie », notion politique à laquelle on accole celle des « droits de l’homme », sans réfléchir, trop souvent. On comprend qu’il s’agit, avant tout, d’édifier un peuple « suspecté de trop souvent penser mal » !

Au-delà des droits de l’homme, face à cette juridico-moralisation du monde qui entend nous régir, réhabilite l’autonomie du champ politique. Deux pistes sont ici indiquées : celle de la tradition du républicanisme civique (de « Salluste et Tite-Live », « Polybe et Aristote », « à Machiavel, aux humanistes florentins et vénitiens, aux républicains anglais, ainsi qu’à Montesquieu, Rousseau et Jefferson »), et celle de l’école communautarienne qui rappelle, après Hegel et sa Sittlichkeit opposée à l’universalisme kantien, et à rebours « d’une modernité qui s’est posée comme déconstruction systématique des siècles communautaires », que l’être moral ne saurait se concevoir hors de tout contexte, et en particulier hors du « lien communautaire ». Alain de Benoist conclut sur une critique du libéralisme et de son « anthropologie dont le fondement est, indissociablement, l’individualisme et l’économisme ».

En ces temps de discours enflés et de postures leçonneuses qui frappent tout particulièrement notre pays, il faut dire tout le bien possible de cet essai par lequel Benoist poursuit son œuvre d’intellectuel, selon la définition citée en exergue, et qui fait le point, avec beaucoup de clarté, sur un point de dogme de l’idéologie dominante. On peut néanmoins se demander dans quelle mesure le politique lui-même, dont Alain de Benoist fait l’antidote absolu, n’est pas la facette d’une même idéologie moderne, dont l’individualisme et l’économisme libéral seraient les autres aspects. Dans ce cas, n’y a-t-il pas lieu, au-delà du politique, d’en appeler à un certain ordre poétique, voire mythique, susceptible de restaurer le lien communautaire et cosmique ?

Alain de Benoist, Au-delà des Droits de l’Homme, pour défendre les libertés, Pierre-Guillaume de Roux, 2016.

La Revue Littéraire, n°63, mai-juin-juillet 2016.

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