Duke Ellington, une vie à renaître

Evidemment, il y a quelque chose de fascinant dans cette vie de lumière, la célébrité, l’aura qui s’y attache inévitablement. Plus que cela, ce qui est passionnant à voir, c’est la façon dont Duke Ellington s’est façonné lui-même, à partir des dons qu’il avait reçus, et comment il a cheminé, l’art et la manière qu’il a eu de progresser jusqu’au bout, jusqu’à sa mort, en mai 1974. En vérité, son autobiographie Music is my Mistress, parue en 1973 aux Etats-Unis, et qui vient de paraître en français le montre bien : Duke Ellington, toute sa vie, a su continument renaître à lui-même.

Edward Kennedy Ellington naît le 29 avril 1899 dans une famille de la bourgeoisie noire de la ville de Washington, et grandit dans un milieu favorisé auquel il doit beaucoup. Immensément choyé par sa mère à qui il voue une adoration sans bornes, il est scolarisé dans un établissement de bon aloi, fait du sport, rêve d’être athlète ; on le destine à une école d’art, où il obtiendra une bourse dont il ne se saisira pas, car finalement, il veut être musicien.

Ce qui l’a poussé à la musique, ce sont les femmes. Le nier serait tout bonnement fermer les yeux à l’évidence. « Il y avait toujours des jolies filles assises près des touches graves du clavier », écrit-il. D’ailleurs, il ne mentionne pas une seule fois une amante ou une épouse dans son livre. Muflerie ou délicatesse ? L’amour qu’il avait pour sa mère, un amour voisin de la vénération, a-t-il eu pour effet de le couper des femmes ? Qui qu’il en soit, la musique, en vérité, est devenue sa seule et unique maîtresse, la seule à qui il pût être fidèle. D’où le titre de son autobiographie, Music is my mistress, que le traducteur a choisi de garder en anglais.

Ellington devient très vite un chef, un leader, comme on parle de bandleader. Son charme, ses bonnes manières, un je ne sais quoi d’aristocratique chez lui le font surnommer le « Duc » par ses camarades, « the Duke » en anglais, qui va lui rester, et il en fait son nom de scène. Toujours à l’aise avec les grands de ce monde, il raconte comment, dans les réceptions d’ambassade, il est parfaitement « au fait », il utilise l’expression en français, de l’usage des différents couverts, et capable de se servir avec à propos de l’argenterie.

Duke, en dépit de son surnom, n’est pas un aristocrate qui se complaît dans l’otium, dans l’oisiveté et la paresse. C’est un acharné. Il y a quelque chose chez lui de la figure de l’Arbeiter tel qu’en parle Ernst Jünger, une noblesse au travail. Son apprentissage du piano en témoigne : comme il ne sort pas du Conservatoire, il développe un système de lecture des partitions et de jeu à l’oreille tout à fait remarquable et opérant. D’ailleurs, il ira se former à l’école des bars et des salles de billard, où se mélangent les musiciens « à l’oreille » et les « gars du Conservatoire ». Il prend un peu chez tous ; quand il ne comprend pas, il demande qu’on lui montre ; quand le passage est trop compliqué, il trouve ses propres astuces, fond les techniques dans son propre creuset, tout personnel. Duke Ellington est un homme qui absorbe, un peu partout, en lisant, en écoutant. Il faut faire l’éloge de son style à l’écrit, un style étonnant, tantôt lâché, populaire, jamais vulgaire cependant, tantôt précieux, plein de métaphores et de tournures littéraires, parfois à la limite de l’emphase et de la boursoufflure. Un style à l’image de son jeu de piano, compensant par la vivacité ce qui lui manque de virtuosité, et se laissant aller parfois à d’aguicheuses fioritures. Bref, non seulement Duke Ellington, de la fréquentation des meilleurs et plus largement des autres, fait naître son propre être au monde, mais laisse renaître, en lui, les autres.

Encore la comparaison entre la musique et l’écriture n’est-elle pas parfaite, car Duke Ellington joue rarement seul : c’est pour le groupe, pour l’orchestre, qu’il va composer. Un groupe qu’il constitue autour de lui et qui évoluera tout au long de sa carrière, en intégrant de nouvelles générations de musiciens très doués, dans un modèle de continuité et d’ouverture. Cette stabilité lui permet de composer spécialement pour tel ou tel de ses musiciens. Tout comme les musiciens viennent tour à tour prendre un solo à un moment du morceau, Duke Ellington considère de son rôle de les mettre dans la lumière et de les révéler à eux-mêmes et aux autres, de les faire naître et renaître sans cesse, en écrivant, non pas pour un saxophone, mais pour Johnny Hodges ; non pas pour la trompette, mais pour Ray Nance, etc.

Si l’on s’en rapporte au récit que Duke Ellington nous a laissé, c’est vers le milieu des années 1920 qu’il prend la décision de quitter Washington pour s’installer à New York, une ville qui va bientôt supplanter Chicago et la Nouvelle Orléans comme l’épicentre de la vie nocturne et, partant, du jazz. Nous sommes en plein Harlem Renaissance, un mouvement artistique de renouveau qui touche tous les pans de la culture afro-américaine dans les années 20 et 30 et s’exprime dans tous les arts, peinture, musique, littérature principalement, et qui est permis par la constitution d’une élite afro-américaine, avec ses journaux, ses organisations, ses associations. L’héritage africain est valorisé, et les formes du jazz, du blues aussi. C’est la grande époque du Cotton Club, dont Duke Ellington et son big band deviennent le groupe maison.

Notre oreille n’est plus surprise par le style de cette époque, mais il faut se rendre compte du choc que pouvaient provoquer ces glissements de trombone, ces feulements de trompettes et ces avalanches de chromatismes et de notes que les musiciens appellent « bleues ». Il serait injuste de donner à entendre que cette musique était primitive : elle était déjà très complexe, beaucoup plus qu’il n’y paraît, et quelque mal qu’on ait pu penser de l’élément africain qui s’y trouve, c’est un exemple intensément fertile d’hybridation, typiquement américain, entre l’art d’Afrique et l’art d’Occident, où l’un renaît par fécondation de l’autre. Il n’en reste pas moins qu’il y a là, à l’époque, quelque chose comme une valorisation de la part d’archaïque (qu’on suppose africaine) qu’on voit et qu’on veut faire renaître. Ellington intitule d’ailleurs un chapitre de son livre « la musique et l’archaïque », en anglais « music and the primeval » – ce qui est premier en l’homme. Duke Ellington met tout son savoir-faire de compositeur et d’arrangeur, esthétise, pour ainsi dire, l’apport africain, par l’usage qu’il encourage, chez ses cuivres, de la sourdine en débouche-évier qui produit les grognements caractéristiques du style « jungle » – c’est, là encore, l’Afrique imaginaire, l’archaïque, ce qui est primordial, les racines qui renaissent.

Surtout, il contribue, par sa mise, par son élégance, par sa dignité – à faire de cette musique de sauvages un art respectable. Peut-être irons-nous jusqu’à dire que par lui, le jazz est devenu en quelques dizaines d’années un genre aussi établi que le classique. Bref, un genre considérablement assagi. Reste que Duke Ellington, pour reprendre une image qu’il aimait bien, a permis aux formes bourgeonnantes, turbulentes de la musique afro-américaine du début du vingtième siècle de naître et de grandir jusqu’à devenir un arbre magnifique. Il n’est pas d’arbre sans feuillage, mais ce sont les racines qui permettent à l’arbre de naître et, parfois d’une simple souche, de renaître.

Il est évident que Duke Ellington se sentait partie-prenante d’une communauté afro-américaine dont il portait, à sa manière, c’est-à-dire suave et policée, les revendications. Les propos qu’il tient sur la question raciale sont fort subtils : ainsi lorsqu’il évoque le mépris de la communauté noire vis-à-vis des blancs de catégories sociales inférieures, lorsqu’il décrit les stéréotypes de « nègres » dans l’industrie du divertissement, ou lorsqu’il cite à plusieurs reprises la thèse de l’orientalisation du monde du sociologue Marshall MacLuhan, qui l’a beaucoup marquée et lui a inspiré un morceau, The Afro-Eurasian Eclipse. Washingtonien, noir (de couleur plutôt claire, cela dit), américain, nordiste, musicien, croyant, occidental, new-yorkais et parisien d’adoption… Duke Ellington se pose comme membre d’une pluralité de communautés.

Certaines choses pouvaient l’inspirer et le toucher à des degrés les plus extrêmes. Ainsi du célèbre épisode de sa vie qui se passe en France, dans un petit village de Goutelas, dans le département de la Loire, sur ce qui est aujourd’hui la commune de Marcoux. Il y avait dans ce village une vieille maison-forte, remaniée à la Renaissance, qui tombait en décrépitude, et un grand projet de reconstruction de ce château est lancé en 1960. Eh bien, pour une raison somme toute mystérieuse, Duke Ellington, de passage en France, se passionne pour la reconstruction du château, pour cette renaissance architecturale, pour les habitants de cette commune, pour son maire, et viendra y jouer en 1966.

C’est que Duke Ellington a cherché toute sa vie à connaître et à comprendre, exigeant avec les autres comme il l’était avec lui-même, curieux des sciences, des cultures et des façons de penser, remettant toujours l’ouvrage sur le métier. Comme disait Billy Strayhorn, le génial complice de Duke Ellington : « toujours plus loin toujours plus haut ! » Le dernier chapitre de son autobiographie, en guise d’épilogue, s’intitule de façon tout à fait frappante : « the mirrored self », que le traducteur a rendu par « soi-même dans le miroir ». Il s’agit d’ailleurs d’une série de questions et de réponses posées par Duke Ellington à lui-même, manière de mettre en scène une interrogation perpétuelle sur lui-même, et d’interroger en retour cet autre lui-même qui pose les questions. Quel est-il, cet autre dans lequel on croit se reconnaître ? Si quête de reconnaissance il y a, n’est-ce pas étymologiquement, cum nascere, celle d’une con-naissance, d’une naissance, ou d’une renaissance, avec l’autre ? Avec cet ouvrage si attendu, c’est tout Duke Ellington qui renaît. Le Duc est mort, vive le Duc !

Jean Sanquer

Music is my mistress, Mémoires inédits, Slatkine & Cie, traduction de Clément Bosqué et Françoise Jackson, 2016.

La Revue Littéraire, n°63, mai-juin-juillet 2016.

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