Vincent Message : la défaite

Il est des jours, voyez-vous, où l’on n’a pas envie de rendre compte simplement d’une lecture. Il est des livres qui – comme le chien coupable prend l’air d’avoir déjà reçu le coup, dans l’espoir de berner leur maître – paraissent devancer leur propre critique. Et puis quelque chose en eux semble dépasser leur propre cas et relever de l’espèce, du phénomène diffus.

Vincent Message revendique sa singularité dans le paysage romanesque français. Notre exact contemporain, ce jeune auctor (dont l’étymologie veut qu’il soit celui qui augmente les possessions) a eu l’occasion de clamer ici et là ses prétentions sur une portion de terre littéraire un peu perdue de vue : celle du récit. Récit par opposition au fameux storytelling, apanage d’un capitalisme dit « narratif » que les universitaires férus d’analyse de discours (dont monsieur Message fait partie), avec une morgue qui vaut bien celle des grands prélats d’autrefois, s’appliquent à critiquer dans leurs colloques.

Prétendant à la reconquête, Vincent Message ne s’en contente pas : il met en œuvre. Mais pour servir le récit, il ne veut pas écrire trop, pas trop poétiquement (ainsi les métaphores sont rares) ; la poésie qu’il vise serait plutôt un effet d’ensemble, qui se dégagerait des scènes qu’il a posées. Voilà pourquoi le style, subordonné à cette visée, s’en tient à de discrètes litotes, arbore la guimpe d’une cadence régulière, aux incises lancinantes. Ses épissures sont propres, les fins de chapitre impeccablement torsadées : une langue, nous vous prions de le croire, bien élevée jusque dans ses écarts et ses rebondissements.

Pourtant non seulement cette langue qui nous ment (c’est le principe de la fiction !) ne l’assume pas tout à fait, voire du tout, et donne l’air de s’en exonérer par la précision et la prudence de ses tournures ; mais ce style bridé, qui ne veut pas attirer l’attention sur lui-même, qui fait exprès de ne pas briller, eh ! bien, c’est comme s’il ne pouvait pas s’empêcher de se signaler tout du long par ce qui devrait le rendre invisible ; comme si « l’esprit de sobriété », pour reprendre des mots du roman, se renversait en distinction. Nous croyons pour notre part qu’il y a là un peu d’orgueil, quelque chose qui ne renonce pas complètement, chez l’écrivain, à être perçu.

Et en effet, on perçoit nettement ce qu’on perçoit chez d’autres, à des degrés divers et de diverse sorte (Larnaudie, Kerangal), c’est-à-dire ce souci de produire une prose poétique. Prose poétique contemporaine dont les traits communs principaux sont l’anadiplose (reprise), la parataxe (tâtonnement par juxtaposition, ajout), comme dans cette phrase-ci. Une langue qui fait mine de chercher, de se reprendre, de piétiner, parfois (assez peu chez Message, davantage chez d’autres) de s’envoler, de tirer à elle les fils de l’analogie, dans une démonstration d’élan.

Et surtout, il y a cette musique en arrière-fond. On en arrive à se demander si l’auteur ne calque pas son allure sur l’image acoustique de la phrase « littéraire » modèle, patron rythmique de cette prosodie sans cesse essoufflée, de ce faux vrac des mots et des propositions, d’une intense monotonie.

Ce langage artistique qui fut, vous le savez, l’apanage de la poésie, un certain romanesque semble s’en être imbibé, par vase communicants, à mesure que la poésie se déstructurait tout à fait dans les affres modernes et post-modernes. Plus exactement, c’est un écran qui définit ces œuvres contemporaines, toutes denses et toutes absolument littéraires… un écran de littérarité.

L’on avance ainsi par grands pans descriptifs, angoissés, lyriques. Péniblement l’on va à la scène, du pas lourd des animaux conduits à l’abattoir. Et cela tombe bien : l’abattoir, c’est précisément le décor de cette scène, la seule qui fonctionne, la seule où l’on soit emporté, car le récit y est bien mené.

Mais fait-on du récit sur du rien, ou du pas grand-chose ? Là où l’imagination a manqué, le comble-t-on avec le mystère et les artifices ? Nous ne le croyons pas. Et c’est un second problème de ce roman que de n’avoir pas beaucoup creusé sa prémisse, à savoir une humanité asservie par son double, sorte de race d’êtres extra-terrestre qui traite les hommes comme eux traitaient les animaux et a su, comme disait Bossuet, « contraindre leur liberté indocile ». Ajoutons que le plus étrange, sans doute, c’est que cette race n’a, par rapport à la race humaine, rien de dissemblable, ni non plus d’original, ni même d’un tant soit peu précisément caractérisé d’aucune manière, ce qui ne va pas sans affaiblir beaucoup le principe de dévoilement progressif retenu par l’auteur et supposé nous acheminer vers l’horreur.

Et cependant, qu’il y ait besoin d’aller ou de retourner dans cette direction, de croire encore au pouvoir de la fiction, pouvoir d’en lire, pouvoir d’en écrire, aura de l’imaginaire et du faux enchanteur, nous le voulons bien. Pourquoi ? Parce que le roman, forme attrape-tout, dévoreuse s’il en est, s’en est coupablement éloigné, absorbant tantôt le lyrisme de la poésie, l’héroïsme de l’épopée, l’impressionnisme de la peinture, le séquençage du cinéma, l’égotisme des confessions, tant d’autres choses venues de tant d’autres genres et qui trop souvent ne le font plus ressembler à rien.

Admettons volontiers qu’il est sain pour un lecteur de soupirer après une histoire, et pour l’écrivain d’aspirer à en maîtriser l’art. Et quel est-il, cet art ? L’art de la scène, du dialogue, du personnage, de la description. Peut-être aussi, le croyons-nous, celui de la vision, par quoi nous entendons, pour reprendre les mots de Gide parlant de Céline, non « pas la réalité, mais l’hallucination que produit la réalité »[1]. Fable vaguement marxiste, végétarienne, cause-animaliste, écolo-creuse, Défaite des maîtres et possesseurs reste à l’état de schéma, esclave de son idée qu’il faut faire du récit, en oubliant les ingrédients essentiels.

[1] Cité par Dominique de Roux, La mort de L.-F. Céline.

Défaite des Maîtres et possesseurs, Seuil.

La Revue Littéraire, n°62, mars-avril 2016.

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