Mythanalyse du complot

An nescis, mi fili, quantilla prudentia mundus regatur ?

Axel Oxenstierna

« Un spectre hante le monde » : c’est par ces mots mystérieux que s’ouvre le premier chapitre du livre de Raphaël Josset. Si la filiation intellectuelle durandienne et maffesolienne revendiquée par son auteur prévient en sa faveur, la lecture de cet essai ne fait que confirmer que l’on est résolument, ici, loin du journalistique et du sensationnel. Fruit d’un travail de recherche serré de plusieurs années, l’ouvrage ne se donne ni à inventorier les sociétés secrètes, ni à dépouiller les théories « conspirationistes » qui s’alarment de l’existence de telles sociétés, mais a pour dessein de résumer cet étrange dialogue, schizophrène, paranoïaque, qu’entretient la modernité avec elle-même. Complosphère mène à bonne fin une étude réfléchie, ornée, charmante d’érudition, de notre postmodernité et des « nouvelles formes toujours plus subtiles » que prend la socialité, notamment virtuelle.

Oui, il y a là quelque chose de spectral – un même « esprit », le sous-titre le dit, qui fonde tout à la fois ces organisations secrètes, soupçonnées de conspirer, et le conspirationnisme lui-même. Pendant que les sociétés secrètes complotent dans l’ombre et préparent l’Apocalypse (le grand dévoilement), les théories conspirationnistes, dans une saisissante symétrie, déploient leurs « fantasmagories de dévoilement », leur « obsession de la découverte et du dévoilement des choses cachées ».

L’auteur, avec une rigueur amusée, met à jour les règles de ces jeux de révélation et de mystification, se faisant scrupule de tomber dans un dualisme vrai / faux que le conspirationniste, au contraire, épouse (en prétendant jeter la lumière sur ce qui est ténébreux) alors même que son activité est proprement narrative et, en un mot, mythique. Renouant la tradition de la mythanalyse de Gilbert Durand, Raphaël Josset, dans son quatrième chapitre « Terrasser le Dragon », dresse l’archéologie de ce « régime diurne de l’imaginaire (…) dont le sens tout entier (…) est pensé « contre » les ténèbres », des grecs au mazdéisme indo-iranien en passant par le manichéisme. Comme si, à mesure que notre civilisation avait progressé vers la lumière, elle prenait peur de son ombre (rappelons les liens étroits entre les « Lumières » et nombre d’organisations occultes, paramaçonniques et ésotériques visant à instaurer un « ordre nouveau »), l’ombre de sa propre volonté de domination : c’est ainsi, on le comprend, que naît « le mythe moderne du grand complot mondial ».

Josset prend continument de la hauteur, comme lorsqu’il s’autorise de la référence à l’anthropologue italien Ernesto De Martino, et ses études sur la magie dans les civilisations primitives, pour faire entendre en quoi consiste ce « style paranoïaque » par lequel l’être se perçoit comme le jouet d’une force qui le domine. Le texte approche la méditation : philosophique ? Poétique ? On serait embarrassé de le dire. En lisant, je songe à Rainer Maria Rilke qui, dans son « Chant d’amour », se demandait bellement « sur quel instrument sommes-nous donc tendus ? / Et quel violoniste nous tient-il dans sa main ? »

La vérité oblige à dire qu’il y a çà et là du pessimisme, qu’il faut prendre en patience, témoignant que Raphaël Josset hérite de Jean Baudrillard et de Guy Debord, notamment dans sa description du « sentiment d’exil intérieur » dont l’être est frappé dans un « monde post-idéologique arrangé come un Spectacle » ; analyse au caractère d’évidence dont tout le monde, de nos jours, paraît trouver de bon goût de se vanter sottement.

Mais, bientôt après, l’auteur met en vue, dans le sillage de Georg Simmel, la valeur intrinsèque du secret dans le « processus de socialisation », dans tout processus initiatique où prédomine « l’aspect formel » sur le « contenu ». Ce que l’écrivain Robert Brasillach en son temps décrivait admirablement, dans ses mémoires de jeunesse (Notre Avant-Guerre), comme le « sentiment de former une bande, pour le meilleur comme pour le pire », en peu de mots : « le sens du gang ».

Cet instinct, qui n’est pas près de périr, ne fait-il pas prévoir l’expression d’une « puissance souterraine » opposée au « pouvoir », quel qu’il soit, sous « la bannière de l’idéal communautaire » ? Les dernières pages de l’essai ouvrent sur un tel « Amor Fati », seul capable d’avoir raison de toute excessive inquiétude.

Complosphère, l’esprit conspirationniste à l’ère des réseaux, Raphaël Josset, Lemieux Éditeur, 2015.

La Revue Littéraire, n°62, mars-avril 2016.

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