Relire Fahrenheit 451

« Quelle horreur, dit Beatty. Car bien entendu, chacun croit dur comme fer que rien ne peut lui arriver. Les autres meurent, mais pas moi. »

Ray Bradbury, Fahrenheit 451

Fire, I’ll take you to burn

Arthur Brown

J’aime passionnément les mythes. Ils me font penser à ces grands dessins mystérieux retrouvés en Amérique du sud, qu’il faut survoler en avion pour distinguer. Des formes gigantesques dans le paysage. Ce qu’il y a de beau dans les mythes, c’est leur existence, le fait que cela soit. D’ailleurs, la conscience des mythes (pour les admirer, les connaître, les préserver, les détruire, les éventer, les remplacer par d’autres) n’empêche pas leur existence, elle est autre chose que leur existence.

Alors, voilà notre mythe : nous sommes libres. Nous, en occident, avec notre démocratie, nos bistrots, nos cinémas, nos stades, nos débats contradictoires. Nos bibliothèques. Et nos livres. Le livre, en vente libre, le livre multiple, divers, fictions, essais, nos belles vérités multiples, éparpillées, et indifférentes.

Pas de menace plus grande, à nos yeux, que l’ombrageux monothéiste (surtout si celui-ci est armé) qui voudrait bien brûler nos livres pour voir advenir enfin le règne du livre, du seul livre qui vaille ; la parole révélée, universelle (c’est le sens du mot catholique !). Oh comme nous tenons à nos livres. De vrais totems.

Mais il y a fort à parier que si le totem est si puissant, c’est que la magie est défunte. Que tout cela est du toc, comme dans Le Village de Night M. Shyamalan. Une mascarade organisée par les anciens pour garder le pouvoir. L’observance du rituel est stricte, parce que l’esprit est parti. Le monstre est un épouvantail. On est attaché au livre en tant que fétiche rassurant, un alibi, une illusion de liberté qui est une sécurité plus chère que nos armées.

Alors quand nous voyons la femme en burqa, le soldat fanatisé, l’opposant réprimé notre cœur se serre et nous pensons à leur esprit enfermé, à leur corps contraint. Nous ne pensons pas aux longs vols dans le désert et les montagnes qu’ils font en songe, car nous avons peine à imaginer même qu’ils rêvent. Non, nous nous disons qu’ils n’ont pas de livres, et qu’ils doivent être bien malheureux.

C’est là que ce drôle de roman de science-fiction, si plein d’images, de métaphores et de poésie, de suggestions et d’évocation, Fahrenheit 451 de Raymond Bradbury, est utile à notre compréhension du monde. N’y lisons pas la dystopie pataude, la dénonciation du présent par l’avenir, assommant lieu commun. Oui, oui, bien sûr, dans le roman, on brûle les livres… tout le monde le sait. Mais feu Bradbury, cet écriveur, cette grenade prête à exploser, comme il se décrivait, de sa belle écriture triste, sensible, plastique, nous avertit : « comment devient-on aussi vide ? » « tout ça n’est pas venu d’en haut » ; « les gens ont d’eux-mêmes cessé de lire ».

Alors, c’est cela, ce que dit ce livre mythique. Ce n’est pas le gouvernement, qu’il faut craindre, ni la restriction des chères « libertés ». Ce qu’il faut craindre, c’est aimer trop « la protection de la paix de l’esprit ». C’est quand nous commençons à considérer nos livres d’un drôle d’air, comme des symboles vaguement menaçants, et à nous dire : « il doit y avoir quelque chose dans les livres, quelque chose que nous ne pouvons pas imaginer ». Pauvre monde « libre » ! On veut tuer ce qui est peut-être déjà mort en lui !

Rebelle(s) magazine, 2016.

Publicités

Qu'en pensez-vous ?

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s