« Boussole », de Mathias Enard : le roman comme Orient mythique

« C’est quelque chose que d’avoir une direction. »

Bergson, L’Énergie Spirituelle

 

Une rêverie orientaliste : voilà le sujet du roman de Mathias Enard. Mais, autant le dire tout de suite et en peu de mots, tout comme le rêve orientaliste n’est pas l’Orient, Boussole n’est pas un roman.

mathias-enard-boussoleIl en a certes tout l’air. Un narrateur, d’abord, vieux musicologue viennois cacochyme, angoissé par une mort annoncée et qui, pour tromper l’insomnie, passe en revue des souvenirs divers, de musique, de lecture, de voyages et surtout d’une femme, Sarah, en un monologue intérieur qui constitue toute la narration. Des scènes, ensuite. Enard sait, comme dit la tournure populaire française, y faire : il donne à voir par de petits détails, rythme sa narration pour suggérer la lenteur ou la vitesse de l’action. Enfin, des décors : hôtels syriens, désert, ports du golfe Persique, mosquées.

Mais ce qui achève de donner l’illusion d’un grand roman, c’est l’érudition épandue sur le récit. Le narrateur est un vieux savant, il n’y a donc rien de plus commode : il est naturellement en mesure de citer une strophe de poète iranien ou d’évoquer un épisode de la vie de tel ou tel compositeur occidental. Le narrateur navigue en esprit dans « un immense réseau de textes, de notes et d’images, net, précis, un chemin visible de [lui] seul » (p. 66), à quoi on peut comparer le roman lui-même.

Cette érudition parfois distrayante, hélas souvent parasite, n’en a pas moins un sens. Comme la culture n’est plus que le souvenir, le signe de la civilisation, l’érudition pointe vers des ruines : ruines de la spiritualité, des aspirations collectives, des formes de vie sociale qui ont fait, à un moment donné, civilisation. L’archéologie, science dont le développement coïncide exactement avec la décadence occidentale, est d’ailleurs bien définie par Enard comme la poésie des ruines, le « plaisir dans le remuage de la disparition » (p. 85). Plaisir qui est devenu, banalement, celui du touriste invité à visiter tel ou tel vestige au cours d’un périple balisé.

Or, à l’image du touriste qui se voit promettre sur un plateau, en quelques jours, Paris, Vienne ou Istanbul via quelques hauts lieux, Enard romancier nous propose les hauts lieux du genre romanesque. Tout comme le tourisme est une expérience esthétique (qu’il est facile de railler), le roman tient ici tout entier en une posture, une esthétique, tout comme il y eut jadis une esthétique épique, lors même que l’efficace du genre s’était évanouie depuis longtemps.

Enard caractérise fort justement cet imaginaire, oscillant entre un pôle « urbain, merveilleux, foisonnant, érotique » et un pôle mystique, « du vide et de la transcendance ». Il montre tout à fait bien comment il y a de « l’orientalisme dans l’Orient » (p. 188), les imaginaires occidentaux et orientaux se nourrissant l’un l’autre ; à ce titre, Boussole est une contribution pas inintéressante sur le sujet de « l’imaginaire orientaliste » (p. 90), ce « songe en arabe, en persan et en turc, apatride » (p. 192) qui taraude tout l’art et la pensée occidentaux.

Mais de même qu’il ne suffit pas de collectionner les attributs ou les signes de l’Orient pour en saisir l’âme, en matière de littérature il ne suffit pas que tout soit lié par une sorte de bon hasard romanesque (ainsi Balzac, la Touraine, Palmyre, pointant vers le narrateur comme les rayons d’une auréole fortuite) pour que cela « fasse littérature ». Et lorsque Enard note avec malice que les archéologues du XIXe et XXe siècle emmenaient souvent leur femme dans leurs voyages, et que souvent ces femmes, au contact de l’exotique Ailleurs, « devinrent écrivaines », je ne peux m’empêcher de penser que chez Enard lui-même le romanesque devient une sorte d’orient mythique, dont on explore les restes, un phénomène décadent et maladif comme celui dont souffre le narrateur, « symptômes épars [qui] doivent être regroupés et prendre sens dans un ensemble » (p. 151).

Je termine la lecture de Boussole à Lentas, patelin improbable au sud de la Crète ouvert sur ce bras immense de méditerranée, un grand espace bleu, infranchissable, une indiscutable frontière de l’Europe, pas de celles qu’on chipote à coup de « zone euro ». Derrière l’horizon il y a les côtes libyennes. Je ne sais pas ce qu’il s’y passe, ni comment l’on vit de l’autre côté, je ne le saurai sans doute jamais. Ce que je sais, c’est que je ne crois pas davantage au nouveau « mythe oriental » (p. 118) de cet Orient-Télérama, documenté, analysé, géo-politisé, qu’au genre du roman-Guide du Routard, à cette forme réduite à son propre signe où la littérature brille par son absence.

Or, Boussole me paraît représentatif de cette déréliction littéraire. Du roman, il ne reste plus que les traces mythiques : exploration infinie du soi, évocation abondante des figures héroïques de l’art, de la folie, de la mystique… Tout ceci à l’instar d’un Occident où ne subsistent plus que les traces de la civilisation comme autant de hiéroglyphes incompréhensibles, musique, poésie, architecture, glorifiées pour elles-mêmes, triste et mortifère culture. La culture, maladie incurable dont le narrateur se meurt lentement, vieil impuissant matérialiste, imperméable à toute mystique, amoureux des ruines des choses qui furent et méfiant à l’égard de celles qui sont, amoureux du désir qu’il éprouve plus qu’amoureux de Sarah, et Sarah elle-même un pâle fantasme de femme, Shéhérazade version universitaire orientaliste.

Mathias Enard donne donc à comprendre, malgré lui, la rage destructrice des « combattants du djihad d’aujourd’hui ». Quelle beauté, après tout, que leur énergie proprement in-culte ! Que ces ruines de ruines, ces ruines dans lesquelles l’Occident a archéologisé l’Orient, y ayant probablement reconnu avec effroi ses propres ruines, celles de sa spiritualité disparue, balayée par la modernité !

Publié dans le numéro 59 de la Revue Littéraire des éditions Léo Scheer.

Clément Bosqué

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