Alain de Benoist : l’impossible ailleurs de la pensée de droite

Pour certains, c’est un penseur indépendant (ainsi le magazine Causeur en 2012 le décrit comme « un intellectuel aux antipodes », qui « chemine à travers les ronces du prêt-à-penser »1) ; mais dans le monde comme-il-faut des lettres et des idées, Alain de Benoist est « infréquentable ». Une récente polémique en témoigne, qui a vu Manuel Valls fustiger publiquement le philosophe Michel Onfray, coupable d’avoir dit qu’une « idée vraie d’Alain de Benoist » serait toujours préférable « à une idée fausse d’un penseur de gauche ». D’impardonnables propos que le premier ministre a rendu responsable de la « confusion » dans l’esprit des français et des succès électoraux du Front National…

D’Alain de Benoist, je n’avais feuilleté que le Livre des prénoms, lorsqu’il y a quelques années je tombai sur L’Empire intérieur. « Revenir dans la clarté du mythe » : c’était, d’après Benoist, la seule « révolution » qui vaille après l’épisode de la modernité. Une modernité définie, reprenant les mots de G. K. Chesterton, comme « les idées chrétiennes devenues folles » : l’individualisme, le libéralisme et l’idéologie égalitariste se combinant pour souhaiter « l’homogénéisation progressive du monde ». Contre ce « discours bimillénaire » dont la gauche est l’héritière, Alain de Benoist donne cette belle définition de la pensée de droite :

« la vocation naturelle de la droite tient dans une approbation – l’approbation tragique de ce monde et de ce qui y advient. »2

À ce qu’il nomme « l’idéologie du Même »3 ou ce que Richard Millet appelle « le monde horizontal [..] dans lequel l’Autre est devenu le même »4, il convient « tout ce qui va dans le sens de l’enracinement »5, tout ce qui garantit cette « diversité du monde ». C’est là la préoccupation majeure de son œuvre, le cœur battant de sa pensée.

Que reste possible un ailleurs : noble inquiétude ! Être à droite n’est-il pas, comme le confiait déjà Alain de Benoist à Jacques Chancel il y a près de quarante ans, « le meilleur moyen d’être ailleurs » ? L’ailleurs d’une gauche critique (de tous les héritages, institutions et pouvoirs, bien vite qualifiés de « fascistes ») qui a envahi le champ des idées, absorbant jusqu’à l’écologie ou la défense des particularismes culturels (au départ, des idées de droite).

C’est donc au nom de cet « ailleurs » qu’Alain de Benoist entreprend, avec la rigueur et la sobriété qui le caractérise, de décrypter dans son dernier ouvrage le Traité de libre-échange transatlantique. Projet conçu après la chute du mur de Berlin, cette sorte d’« OTAN économique » placerait l’U.E. « sous tutelle américaine », et serait susceptible d’aboutir à une véritable « monstruosité » : un « grand bloc politico-culturel unifié allant de San Francisco jusqu’aux frontières de la zone d’influence russe. » Benoist y décrit des États-nations aux abois, obsolètes, des peuples « dessaisis de leur souveraineté » dans un monde globalisé où « le déracinement est un idéal et une norme » et où, en définitive, « il n’y a plus d’ailleurs ».

L’on découvre ce droitiste honni, ce paria dangereux, cet ignoble fasciste incollable sur les taux d’intérêt, les dispositifs bancaires et les mécanismes fiscaux, critiquant sans concession la mondialisation capitaliste et ses faux-semblants, horrifié devant la « marchandisation du monde ». L’on croirait lire Le Monde Diplomatique, que Benoist cite à qui mieux-mieux, quand ce n’est pas Libération ou L’Humanité.

Où est donc passé le penseur « ostracisé » ? Qu’est-il arrivé au nietzschéen6 qui revendiquait tragiquement d’« accepter le monde tel qu’il est » et pourfendait l’illusion occidentale du « sujet » autonome, pour qui « le monde doit être jugé et changé » (au risque de n’être « jamais assez changé »7!) ? Ubi sunt l’intellectuel qui dominait de sa morgue, chez Pivot, les circonvolutions des débatteurs de gauche ? L’antimoderne méprisant la « problématique économisante » et le ressassement du «  SMIC et du pouvoir d’achat »  qui se disait, bravache, « à la recherche d’un certain style »8 ?

Le phénomène est général : ces dernières années, en France, la droite a pu incarner une certaine liberté de penser face à une gauche ultra-dogmatique et ultra-moraliste. Moins structurée philosophiquement, sans doute était-elle à même de formuler plus librement des questions, des inquiétudes et des idées. Mais elle a, semble-t-il, renoncé au politiquement incorrect, et ne fait que renchérir, avec la gauche, de bien-pensance : en témoignent le discours économique du F. N., ou le marxisme revendiqué de figures de droite « de service », telles qu’Éric Zemmour ou Natacha Polony, à qui des adversaires « de gauche » ont beau jeu de reprocher, dans des controverses de pacotille, la seule chose qui les distingue encore  : une lassante nostalgie des institutions. Bref, la droite est en passe de n’être plus, à nouveau, qu’un conservatisme parmi d’autres.

Alors, « l’ailleurs » serait-il un mirage ? Les positions développées par Alain de Benoist dans son dernier ouvrage révèlent surtout l’absence d’une véritable pensée réactionnaire, au sens noble du mot : je renvoie au beau texte d’E. M. Cioran : Éloge de la pensée réactionnaire, publié, à l’origine, en introduction d’une sélection de textes de Joseph de Maistre.

Et être réactionnaire, c’est, peut-être, Benoist devrait s’en souvenir, d’abord une question de style. Ainsi, Cioran parle, à propos des envolées enflammées de Maistre, d’une « rage tonifiante » ! Alain de Benoist adopte, lui, un style journalistique parfois poussif (ainsi la phrase : « la Grèce elle-même, qui sera pourtant peut-être obligée finalement d’en sortir [de l’Euro], fait encore tout pour éviter un retour à la drachme »).

Sur le fond, le problème tient en trois mots : politique, démocratie et critique. Alain de Benoist est avant tout un philosophe du politique, le politique dont l’objet est le « bien commun » (dans une perspective aristotélicienne, rousseauiste ; il se réclame aussi d’Orwell et de la notion de common decency9). Ensuite, Benoist est démocrate : il critique ainsi la mode de la « gouvernance » et dénonce, par exemple une Europe réduite à un espace « libéral » (liberté d’aller et venir, liberté d’expression etc.), alors qu’elle devrait être (suivant l’opposition classique posée par Benjamin Constant) un espace de souveraineté collective, sur le modèle antique. Enfin, Benoist est critique. Il se définit comme un « rebelle », celui « qui refuse », « étranger au monde qu’il habite », un « homme libre » « fait pour la lutte ». Image du résistant, celui qui a raison seul contre tous.

Bien sûr, Alain de Benoist a raison. Il a raison, entre autres, d’en appeler à une Europe régionalisée et enfin constituée en puissance continentale. Il a raison de vitupérer contre « l’idéologie du Même » qui prétend, au nom du progrès, « éradiquer la diversité » et en fin de compte « tout ce qui fait écran entre l’individu et l’humanité : peuples et nations, cultures populaires, communautés vivantes, corps intermédiaires, modes de vie différenciés ». Il a raison d’écrire qu’après « la liberté et l’égalité, l’identité est en passe de devenir la grande passion de notre temps ».

Oui, Alain de Benoist a raison ; mais il a trop raison. Il veut montrer les rouages, dissiper la croyance, dessiller le regard : tout en lui s’adresse à l’individu critique, au modèle de citoyen des Lumières autonome dont par ailleurs il conteste l’hégémonie.

Or, ne faut-il pas rappeler l’évidence, que connaît le vrai réactionnaire, que l’homme a besoin d’institutions entourées de mystère, d’obscurité, qu’enfin il aspire à vivre en théocratie ? Ne convient-il pas de penser au contraire comment les peuples, épuisés de démocratie, harassés de vote, pressés et lassés de choisir des gouvernants et des représentants, chercheront à tout prix à s’abriter derrière les aubaines que représentent les institutions désincarnées et abstraites que sont les gouvernances, les institutions et les traités abstraits ? Ainsi n’en blâme-t-il que mieux le décideur et ou le gouvernant dont a oublié qu’il leur a délégué sa souveraineté à l’occasion de tel ou tel scrutin. Dans le même ordre d’idées, il convient peut-être de lire dans les chiffres élevés de l’abstention une acclamatio, un plébiscite de ce que Carl Schmitt appelait la « machinerie artificielle » de la démocratie libérale représentative.

Le réactionnaire pense à rebours, à rebours même de l’esprit critique. Il revient à l’évidence, ce que Joseph de Maistre appelle la « loi du monde » : il lui trouve des attraits et des raisons d’être. Il revient à ce qui est avec urgence, alors qu’il le sait être de toute éternité. « En quête de constantes », le réactionnaire cherche « l’invariabilité de la nature humaine » car il sait que, comme écrit Maistre contre Rousseau, « la société est aussi ancienne que l’homme ».

Il faut savoir avoir tort. Il faut de la mauvaise foi. Il faut, en somme, être « inactuel » (Nietzsche). Quand les penseurs s’accrochent à l’actualité, au lieu de penser l’actuel – ce qui donne forme aux fait sociaux (ou encore, pour reprendre l’idée célèbre du mathématicien D’Arcy Thompson, les lois physiques qui déterminent les formes du vivants), voilà que, pour parler comme Machiavel dans le Discours sur la première décade de Tite-Live, « nous touchons au moment de la ruine ou du châtiment ».

1 Il est « un « intellectuel atypique […] ostracisé dans certains milieux, qui ne l’ont généralement pas lu», pour François Noudelman à France Culture, le 13 juin 2012 ; « une aventure intellectuelle , titre France Catholique le 27 juillet 2012.

2 Vu de droite, Anthologie critique des idées contemporaines.

3 Lire notamment Les Démons du Bien, éditions Pierre-Guillaume De Roux.

4 Langue fantôme, éditions Pierre-Guillaume De Roux, p. 53.

5 « Radioscopie », interview par Jacques Chancel, 28 novembre 1977.

6 Il a été décerné à Benoist, à Chiavenna (Italie), le Prix Nietzsche 2014.

7 « L’empire du mythe », in L’Empire intérieur, p. 30.

8 « Radioscopie », ibid.

9 Elementos, Revista de Metapolítica para una Civilización Europea, No 84, « Julien Freund, lo político in esencia », pp. 8-11.Le Traité Transatlantique et autres menaces, Alain de Benoist, 2015, Pierre Guillaume de Roux.

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