B. B. King, aède épique

« La lyre dorienne elle-même a des cordes que n’a point effleurées la main de l’aède épique. » A. Bouché-Leclercq, Rev. polit. et litt. 20 mars 1875

Le 14 mai 2015 est mort un des musiciens les plus formidables de notre temps, dont trop peu de gens savent ce que la culture populaire lui doit encore. Il est dans l’ordre des choses, lorsque nous voyons apparaître une nouvelle figure, d’oublier qu’elle n’est que la réincarnation d’autres qui l’ont précédée. La civilisation du XXe siècle occidental a divinisé la figure de l’homme à guitare (bluesman, rocker, etc.). B. B. King était par excellence l’aède épique, objet de l’adoration des peuples, héros contemporain.

Les pages « Disparitions » des journaux et magazines sont pleines de forts bons résumés de son extraordinaire carrière. Mais ils ne permettent pas de comprendre ce qui faisait la force incroyable de sa musique et de sa présence – son aura. On y parvient mieux, peut-être, en disant le rapport intime que l’on peut avoir avec elle.

Les aboiements rudes et les canevas lâches de John Lee Hooker m’ont accueilli dans le blues, puis Muddy Waters : les douze mesures classiques, le jeu au goulot, un chant plus poli, des tonalités plus diverses. Enfin B. B. King… Guitariste, j’ai tendu l’oreille. J’ai passé des heures à écouter sa musique. J’ai en tête, en particulier, la phrase précédant un turnaround (les dernières mesures d’un blues, celles qui « relancent » la chanson) sur un titre lent qu’il joue sur son Live in Africa, à Kinshasa. C’était un arpège à la Charlie Christian ou Django Reinhardt (B. B. King fut un des rares, dans le blues, à citer ces jazzmen parmi ses premières influences), que je me suis repassé en boucle pour le déchiffrer. J’étais obnubilé.

En 2008, concert à Paris pour un public très « Radio Nostalgie » : des types qui viennent voir B. B. King comme Z. Z. Top, ou Laurent Voulzy. J’avoue m’être dit que cela serait un spectacle sympathique – je pourrais dire que je « l’avais vu » – musicalement, je ne m’attendais à rien d’extraordinaire… j’avais tort.

Lorsque B. B. King monte sur scène, c’est en souverain qui paraît devant le peuple adorateur, une montagne de paillettes, bouddha étincelant, immense bonze bronzé qui se meut délicatement. Lentement, il s’installe, tandis que derrière lui ses musiciens déroulent un « Everyday I have The Blues » rapide entrecoupé de joyeuses claques de cuivres. Il dépose ses premières notes de guitare.

Le son est chaud, avec juste assez de mordant et d’écho, et les notes pleuvent en pluie d’or. Comment fait-il ? C’est cela sans doute qu’on appelle le phrasé : chaque suite de note, en plus d’être articulée très distinctement, dit quelque chose. Chez lui, la guitare n’est plus un accompagnement (il confessait sans peine être assez mal à l’aise avec les accords) mais une voix émancipée, un instrument lyrique en propre. Là où tant d’autres se contentent d’enchaîner les chapelets de notes, formules, riffs et licks, B. B. King parle avec sa guitare. Lucille, ou l’anima de l’homme qui s’exprime plus purement, elle qui n’a pas les mots.

B. B. King était par excellence l’aède épique, objet de l’adoration des peuples, héros contemporain.

Et puis il y a cette autre voix, la sienne, une voix de bon géant, de gros animus, une voix sensuelle, baignée de religiosité comme celle d’un jeune prêcheur. La diction est impeccable, la justesse digne d’une technique opératique.

Et revoilà la guitare, qui commente, pose des questions, fait de l’ironie, caresse. Plus que son célèbre vibrato « hummingbird » (« l’oiseau-mouche », les doigts voletant autour du manche), c’est la façon de jouer avec le contraste, le piano et le forte qui révèle le maître.[1]

Entre les chansons, pendant que piano, basse et batterie meublent discrètement, B. B. King raconte des histoires, rappelle des souvenirs. Et il ne dit pas, vulgairement, « I remember », mais, plus distingué (B. B. King est toujours distingué et élégant), « we’re reminiscing » : il inclut son public dans une grande et irrésistible mémoire collective. Je me souviens qu’il avait conclu, à la fin du concert, par ces mots prononcés avec un grand sourire : « j’ai 80 ans… la vie étant ce qu’elle est, je ne pense pas que nous nous reverrons ».

Nous ne nous sommes pas revus. Mais ce mélange absolument gracieux de tristesse et de joie m’accompagne tous les jours. B. B. King n’a pas fini de me tirer des larmes. Je crois que c’est ce qu’on appelle le blues.

[1] Le maître a fait école, si bien que son style est devenu un « lieu commun dans le blues actuel » et que « ceux qui ont échappé à son emprise » se comptent sur les doigts d’une main. Cf. Sébastien Danchin, B. B. King, éditions du Limon, 1993.

Publicités

Un commentaire Ajoutez le vôtre

  1. Anonyme dit :

    A la fin de ce bel article, je peux te le dire, c’est toi qui me tire les larmes.

Qu'en pensez-vous ?

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s