Marc-Edouard Nabe, en surcharge d’âme

« Je veux être une plume (…) qui creuse à chaque fois plus profond, en surcharge d’âme, par dépôts sur la même thématique. » L’Âme de Billie Holiday

« Si les points d’exclamation ou les adverbes néologisants vous irritent, tournez le dos ! » Emmanuelle Maffesoli, « Nabe baroque », Les Cahiers Européens de l’Imaginaire

Nabe ! Quel écrivain, avec la même constance, fait et refait la liste de ses idolâtries (le jazz, Céline, etc.), quand il ne dissipe pas les rêves fumeux de ses contemporains, leur mauvais goût esthétique, politique, sociétal ? Qui, avec plus d’obstination, nous remémore la terre ignoble, le purin dont jaillit « la merveilleuse fructification des semailles de l’hypocrisie bourgeoise » ?[1]

Nabe est tout sauf brumeux. C’est, en quelque sorte, l’anti-Modiano, Modiano qui ânonne par exemple : « non, je n’ai pas rêvé (…) dans ce brouillard, j’ai besoin de mots précis », etc [2]. Les mots précis, Nabe n’a pas besoin de les chercher. Il n’a pas besoin de se secouer perpétuellement comme d’un rêve éveillé. On est loin des mises en abîmes ressassées, des lieux-communs vaporeux. Nabe ne dirait pas, comme Calderón, que « la vie est un songe ».

L’exaltation, l’intensification de la vie est son seul credo. Il n’y a donc pas moins dandy que Nabe : rappelons avec Barbey d’Aurevilly que les dandys « méprisent toute émotion, comme inférieure » [3]. Lui, au contraire, traque l’émotion et son expression (c’est au sens vrai un expressioniste) en toute chose.

« Il faut choisir », écrit-il. « Une œuvre étriquée (…) ou bien une chute d’eau bouillante »[4]. Rien qui n’excite davantage son mépris que le renoncement à être violemment et exagérément ce que l’on est.

Ainsi, il moque les « manifs à Paris » des années quatre-vingt, qui croient braver le pouvoir réactionnaire, mais s’engluent dans ce que Nietzsche appelait la moraline. Outrance ? Maudit, conspué, comme le jour finissant que décrit Du Bois Hus, Nabe « a son triomphe comme cercueil »[5]. Et Calderón lui-même a écrit ces vers qui définiraient très bien l’auteur du Régal des Vermines : « un homme parmi les fauves, un fauve parmi les hommes. »

Revenons aux émotions. Nabe s’en saisit, les juxtapose, les amoncelle. Un mot important, cela, chez lui, « amoncelle ». Songeons aux « monceaux de cadavres d’Auschwitz » évoqués lors de son premier célèbre et scandaleux passage dans l’émission « Apostrophe ». Amonceler : verbe trans. Du bas latin monticellus, « colline », (dérivé de mons, montis). Au sens figuré : « accumulation » (1667, Boileau[6]). Ce que Nabe fait tout le temps, partout, à tout sujet.

On trouve très clairement exploité cette « métaphore obsédante » (Charles Mauron) de l’amoncellement, du bazar, dans le roman Lucette. Notons que la connotation orientale du « bazar » est importante chez Nabe, fasciné par Byzance – c’est d’ailleurs le surnom qu’il donne à son père, le jazzman Marcel Zanini, d’origine gréco-turque. Il déclare d’ailleurs « je rêve d’une époque comme Byzance, comme la Renaissance italienne » [7]. Ainsi, lorsqu’il décrit le salon de la veuve de Louis-Ferdinand Céline :

« c’était surchargé (…) un vrai bazar bariolé. Avec des volutes d’encens et des effluves de lavande qui s’arabesquaient dans l’atmosphère. »

Surchargé, s’arabesquer : les mots clés sont ceux-là. Plus loin, les objets

« s’affrontaient amoureusement comme sur un champ de bataille gai. »

Paradoxes, entrechocs : voilà une description typiquement nabienne ! On en trouve une autre plus loin dans le même roman, dans cette peinture du couple Céline de retour d’exil danois, en 1961, avec une figure de Céline digne du Job biblique :

Amonceler : verbe trans. Du bas latin monticellus, « colline », (dérivé de mons, montis). Au sens figuré : « accumulation » (1667, Boileau[6]). Ce que Nabe fait tout le temps, partout, à tout sujet.

« Qu’est-ce qu’ils étaient chargés, les Céline ! L’Abbé Pierre (celui des années 1950) n’aurait pas voulu de tous leurs bordels. Il y avait de tout. Même une casserole en porcelaine qui s’était cassée en deux mais que Céline avait voulu ramener parce que sa mère lui avait donnée… cette casserole, il l’a trimballé toute sa vie. Lucette n’a jamais pu la jeter. Ils ont débarqué avec des valises de cosmonautes dans la lune, des sacs de matelots naufragés, des malles de pirates piratés, des paniers de gitans cambriolés, tout un barda monstre de petit cirque ambulant. Et Louis-Ferdinand devant, royal Monsieur Loyal, gibecières et musettes pleines de paperasses croisées sur le ventre comme des cartouchières de zapatiste vaincu, son costard pâle et lourd de toubib maudit, ses cannes vidées de leurs épées, sa belle douloureuse tête aux cheveux grisonnants qui s’envolent de la tempe vers le vent… »

Accumulation encore, entassement, dans ce petit magasin tibétain de l’Île Saint-Louis, « très rempli » :

« des tapis, des écharpes, des gongs (…) Ça croulait de monceaux de bricoles bouddhistes ».

On trouve partout, chez Nabe, ces figures descriptives d’accumulation, de surcharge, d’amoncellement. Chez lui, cela déborde. Ainsi écrit-il de New-York, où il fut conçu, dans L’Âme de Billie Holiday :

« Ça n’en finit pas de regorger : aucune goutte ne la fera déborder (…) vertigineuse toupie ! Brocante tourbillonnante ! New-York, c’est le maëlstrom suspendu. »

Et au sujet du saxophoniste Lester Young, idole suprême, il évoque

« les audaces fluides, les idées musicales dégorgeant de sa corne d’abondance. »

Surcharge d’âme qui peint et repeint, avec une pâte à la Soutine, par amoncellement des couches, cette foire qu’est le monde – foire aux vanités, tant l’amoncellement est inutile, et c’est en cela qu’il est beau. Nabe vante la capacité de Lucette Destouches d’ « inutiliser les choses et accueillir l’inutilité des êtres, humains ou animaux », ces mille petits « objets caducs » qui s’entassent : « ce qu’elle trouvait beau, c’était souvent ce qui ne servait plus à rien ».

On se rapproche d’une définition de ce qui ferait le principe stylistique nabien : la surcharge comme métaphore de la vie et comme profession de foi littéraire. Nabe ajoute toujours la charge à la charge. Après tout, qu’est-ce vivre, sinon prendre sur soi les charges au fil du temps ? Enfin, l’exaltation accumulée des choses, des êtres, caractérise l’œuvre de Nabe, qui amoncelle autour de lui, agrège la vie par morceaux, s’enfouit dans sa propre écriture, les « monceaux » de sa propre œuvre.

L’écrivain justifiait d’ailleurs l’écriture de son monstrueux Journal par l’ambition de se faire léger, toujours plus léger, jusqu’à atteindre un état de « montgolfiérisation ». La légèreté, antithèse de l’amoncellement, signale chez Nabe une forme de sainteté, comme le moine bouddhiste lévite.

Cette légèreté, n’est-ce pas celle de l’art, et peut-être plus particulièrement celle de la musique ? Le jazz chez Nabe prend des proportions mythologiques, voire cosmologiques :

« il n’y a que du Paradis que tant de beauté a pu sortir. Tout ce feu ! Ces sphères ! Ces cercles angéliques ! Ce bordel monstre si bruyant ! (…) Jazz perpétuel aux sublimes séraphins drogués ! (…) Là-haut, triomphe la Rose Céleste du Jazz Pur qui par le Swing meut le soleil et les autres étoiles. »

Surcharge et élévation, amoncellement et mongolfiérisation, voilà les grands thèmes que Nabe, pour reprendre une autre image qu’il aime beaucoup, fait fructifier. Ascension sublime à laquelle l’écrivain aspire, juché sur les monceaux de ses livres comme autant de cadavres, et ajoutant encore à la pile, excité par les cris d’orfraie de ses contemporains outrés. « Ascension perpétuelle d’œuvre en œuvre, comme de crime en crime » [8].

[1] Bloy, L’Archiconfrérie de la bonne mort, Fata Morgana, p. 15.

[2] Modiano, Patrick, L’Herbe des nuits, nrf, p. 11. Nabe rangerait le récent prix Nobel de littérature parmi ceux qu’il appelle les « grandes Couilles-Molles de la littérature » et dont il parodie le style plat et déprimant avec ce titre de roman inventé : Ça va pas fort. Chez Nabe, cela va très fort.

[3] Barbey D’Aurevilly, Les Diaboliques, Folio classique, p. 40.

[4] Morceaux choisis, Léo Scheer, p. 102.

[5] Anthologie de la poésie baroque française, J. Rousset.

[6] Satires, éd. C. H. Boudhors, VIII, p.61.

[7] Interview télévisée avec le Professeur Choron et les journalistes Bataille et Fontaine, 1998.

[8] Suarès, André, Remarques, nrf, p. 492.

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