Algorithmes et cinéma

Nick Meaney travaille depuis cinq ans avec un studio hollywoodiens dont il veut taire le nom. En compilant et comparant des variables telles que « y a-t-il un méchant bien identifié ? Quel est le degré d’empathie avec le personnage principal ? Le personnage principal a-t-il un acolyte ? » (http://moreintelligentlife.com/content/features/anonymous/slaves-algorithm?page=4), il est capable de prédire le succès de films présentés à l’état de scénarios.

Le recours aux mathématiques par le biais des algorithmes semble être de plus en plus fréquent dans le monde du cinéma. Il est possible que cet outil d’aide à la décision soit adopté par d’autres studios – et pourquoi pas en France. Rien n’indique pour l’instant qu’il ait conquis l’industrie du cinéma. Pour ce faire, il faudrait que l’idée de reconstruire l’algorithme du film à succès, c’est-à-dire en retrouver la « recette », ait un sens.

Cela n’est pas certain. Le terme d’« algorithme » commande aussitôt fascination et humilité, tant les sciences occupent dans nos esprits la place de la « magie » de nos ancêtres. Pourtant, un algorithme n’est rien d’autre qu’une « recette » : une suite d’instructions qu’il faut réaliser dans le bon ordre et le temps imparti. En informatique, c’est le travail d’un « processeur ».

Or une recette, ce sont des ingrédients et un dosage. Tout est une question de précision des indications. Si l’on dit que pour faire un gâteau, il faut un moule, on n’a pas dit grand-chose. Prescrire d’engager Brad Pitt peut être statistiquement fondé, et n’être pas très utile. De même si l’on dit qu’il faut de la farine, ou du beurre : oui, mais combien ? Et comment mesurer le « degré d’empathie avec le personnage principal » ? Et il ne faut pas être grand clerc pour deviner qu’un faible « degré d’empathie avec le personnage principal » n’est pas un gage de succès ! Si les critères sont trop évidents, l’algorithme n’est alors rien d’autre qu’un gadget rassurant. Aussi, il faut prendre garde à ne pas faire, comme disait ce bon scénariste anglais Bill Shakespeare, « trop de bruit pour rien ».

L’utilisation systématique des algorithmes pour monter un film tendrait à uniformiser les œuvres. Les films se ressemblent-ils déjà tous aujourd’hui ? Comment ce phénomène pourrait-il aggraver la chose ?

Bien sûr, certains films ont l’air de sortir de la même usine – de la même chaîne de montage, pour ainsi dire. Mais il n’est pas sûr qu’il soit pertinent de céder au refrain bien connu de l’art victime du commerce.

D’abord, il y a de toute évidence des constantes, des trucs et astuces qui fonctionnent de manière quasi systématique sur le cerveau humain. Les films qui ne respectent pas certaines « règles de l’art » échouent. Par exemple, un film français de 2013, Les Gamins, égrène les gags avec trop de régularité : aussi il ne « décolle » pas, là où un classique comme Le Père Noël est une Ordure entre peu à peu dans un tourbillon de folie exponentiel absolument irrésistible, l’intrigue se complexifiant et s’accélérant d’une manière tout à fait mesurable.

D’autre part, la quête de l’algorithme du succès ne date pas d’hier : cela fait des siècles que l’on se demande ce qui fait qu’une histoire « marche ». Les traités d’Aristote, de Boileau, d’Edgar A. Poe sont les ancêtres des masterclasses des maîtres-scénaristes contemporains. Les scénaristes de la Guerre des Etoiles ont repris sans vergogne les recettes éprouvées des bonnes vieilles épopées à l’ancienne. Virgile, en écrivant L’Enéide, n’avait pas d’autre ambition que de répliquer la recette du succès de L’Odyssée d’Homère ! Et toute la tradition épique poursuit cette quête du Graal du récit ultime, qui a, d’ailleurs quelque chose d’épique en soi.

Mais « il n’existe pas de recette pour faire un film qui marque, » dit Thierry Lhermitte. Le succès ? « Ce phénomène laisse tous les créateurs perplexes. On imagine souvent, après coup, que les succès sont planifiés. En toute logique, les échecs seraient donc planifiés de la même manière ! Il est stupéfiant de constater que, malgré le travail des auteurs et les efforts du marketing, le succès n’est jamais garanti […] La part d’inconnu est considérable, et l’expérience n’éclaire finalement que le chemin parcouru. Nous ne savons jamais pourquoi nous sommes dans l’air du temps, pourquoi les spectateurs, à un moment donné, ont envie de rire de tel ou tel sujet. Qui pouvait prévoir le succès de Bienvenue chez les Ch’tis ? » (Lhermitte Thierry, « Anatomie d’un film-culte », Le journal de l’école de Paris du management, 2009/4 N°78, p. 33-38)

Un algorithme n’est pas un scénario. Et pour cause : le scénario ultime n’existe pas. Il existe des trames, dont les éléments peuvent se combiner de manières infiniment différentes. Sous peine de lassitude, le créateur doit incorporer de nouveaux personnages, gags, péripéties…

Nick Meaney lui-même le reconnaît : un algorithme n’est qu’une aide à la décision du producteur, au stade de l’examen du scénario. Non seulement il ne dit rien de la valeur d’une œuvre, mais encore il présuppose la compétence du réalisateur, du dialoguiste, de l’acteur : or, tout comme en cuisine, il ne suffit pas d’avoir la recette ni même les ingrédients pour réussir. Il y faut le coup de main, la patte.

Par ailleurs, un producteur, comme tout décisionnaire, fait souvent davantage confiance à son instinct qu’à la raison pour donner son « feu vert ». Après quoi, un scénario peut évoluer encore, pendant la réalisation. Enfin, combien de films plus singuliers sont financés par le profit généré par des œuvres moins originales ?

C’est pourquoi il serait illusoire de voir en l’utilisation d’un algorithme le risque d’un raz-de-marée uniformisant.

Les films qui font le plus de recettes sont logiquement les films que les téléspectateurs ont préféré. Après tout, n’est-il pas logique que les studios leur donnent ce qu’ils réclament ?

Il est vrai que la mode est au soupçon. On raille le storytelling avec des airs entendus. Alors, l’idée d’un algorithme qui préfabriquerait les scénarios des films que nous consommons ! L’idée est propre à exciter la méfiance de l’entertainment chez une intelligentsia aux abois, qui voudrait sauver le monde de la médiocrité,

Elle révèle le malaise que l’Occident cultivé et rationnel éprouve face à deux « monstres » : le visuel et le narratif. Parce que « le cinéma est un surcroît de visuel » et qu’« il n’existe de monstrueux que visuel », il est par essence « monstrueux » (Rudefoucauld Alain Julien, « Le monstre et le visuel. Monstruosité du cinéma. », Imaginaire & Inconscient, 2004/1 no 13, p. 109-115) ! D’autre part, « la fiction filmique » n’est rien d’autre qu’un jeu de « faire-semblant » dont les ancêtres sont… les histoires de nos jeux d’enfants (Olsen Jon-Arild, « Film, fiction et narration », Poétique, 2005/1 n° 141, p. 71-91).

Le cinéma semble conçu pour exciter nos plus bas instincts : celui d’aimer les histoires et celui de regarder des images bouger sur un mur. D’où la tentation de reléguer cet entertainment au rang de plaisir « coupable » auquel s’adonnerait un bas-peuple resté enfant. D’où ces cris d’orfraie et ces postures de dégoût quand l’image et l’histoire, ostensiblement, nous aguichent. Il n’est qu’à voir comment un procédé aussi fondamental que le « suspense », en tant que procédé rhétorique, a été esquivé avec hauteur par l’université et les narratologues comme un artifice vulgaire (Baroni Raphaël, « La valeur littéraire du suspense », A contrario, 2004/1 Vol. 2, p. 29-43). On sait combien le « racolage » est délictueux, et importune le bourgeois !

La peur de la massification des esprits et des goûts se comprend : après tout, c’est une peur d’anéantissement collectif inscrite profondément dans notre imaginaire. C’est la peur de devenir des robots, des animaux (les hommes transformés en porcs par la sorcière Circé, chez Homère), ou des morts-vivants (le cinéma lui-même a bien traité la question !), attirés sans discernement vers des produits formatés pour nous plaire.

Avec l’avènement du « big data », cette peur trouve une nouvelle fois à s’exprimer. « Quelque chose » va contrôler nos vies ; « quelqu’un », une entité qui nous « connaît » va nous vendre un produit programmé pour nous plaire (Wakefield Jane, “When alorithms control the world”, BBC News, 3 août 2011, http://www.bbc.co.uk/news/technology-14306146). C’est le diable, le grand séducteur. Ce qui est drôle, c’est que cette peur est colportée par les grands-prêtres de la culture et les prophètes de malheur (Slavin, Kevin, Comment les algorithmes façonnent notre monde, http://www.ted.com/talks/kevin_slavin_how_algorithms_shape_our_world.html) avec la même absence de « discernement » dont ils prétendent que les algorithmes hollywoodiens vont nous dépouiller !

Peut-être faudrait-il revenir à une conception moins paranoïaque de ce monstrueux (en vieux français, un synonyme de « prodigieux »), cesser d’avoir peur de notre ombre, mettre la main à la pâte et savoir utiliser à bon escient les astuces de grand-mère dont les best-sellers et autres block-busters font leur cuisine.

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