Robert Burns : un cas clinique ?

Le plus grand poète écossais souffrait-il de maladie mentale ? Cela explique-t-il sa formidable créativité ? C’est la question que se sont posée des chercheurs en littérature et en médecine de l’université de Glasgow à l’occasion d’un grand colloque sur le sujet qui s’est tenu tout récemment. « Les troubles bipolaires et la créativité », « le savoir médical à l’époque de Robert Burns » : voici quelques uns des thèmes que les universitaires ont abordé.

Pour comprendre l’émotion soulevée dans son pays par cette hypothèse, il faut comprendre la place que Robert Burns occupe dans l’imaginaire identitaire écossais :  elle est équivalente à celle d’un Hugo en France. Poète à peu près exclusivement local, il a décrit la vie des paysans dans une petite région d’écosse à la fin du XVIIIème siècle. Auteur de poèmes écrits en dialecte du sud de l’Ecosse et de ballades (à rebours du divorce entre poésie et musique), Burns connaît une célébrité foudroyante de son vivant. Aujourd’hui, dans le monde anglophone, tout un chacun peut encore réciter Auld Lang Syne, chanté communément à minuit de chaque nouvel an. En France, l’air est connu avec les paroles : « ce n’est qu’un au revoir, mes frères ».

Burns, toutefois, est un personnage complexe. Alcoolisme, instabilité conjugale, productivité surnaturelle… « La faiblesse de mes nerfs a tellement débilité mon esprit que je n’ose ni revoir les événements passés, ni regarder du côté de l’avenir ; car la moindre anxiété et le moindre trouble dans ma poitrine produisent les effets les plus désastreux sur toute ma machine », écrit le poète Robert Burns à son père en 1782. Il meurt précocement, à 36 ans, en 1796, épuisé par le travail, les excès, les deuils, le besoin.

Où a-t-il trouvé l’énergie de mener de front son activité littéraire, son métier d’agriculteur ainsi que ses multiples relations extraconjugales ? L’hypothèse d’un Burns dépressif, ou « bipolaire » vient expliquer cette énergie surhumaine que le poète a été apparemment capable de déployer à certains moments de sa vie, suivie par des périodes d’abattement intense.

Sur le principe, cette rencontre interdisciplinaire médico-littéraire est à saluer : c’est la force de l’université anglo-saxonne que d’être capable de convoquer ce genre d’évènements, là où la recherche française, en littérature notamment, se complait souvent en cénacle restreint.

A l’heure où toutes les difficultés de la vie relèvent de la « santé mentale » (et de son contraire, le « trouble » mental) et où une culture populaire psycho-psychiatrique étend partout ses catégories (il est du dernier chic d’être « bipolaire » ou de faire diagnostiquer chez son enfant un « trouble » quelconque), où la médecine (psychiatrie, neurologie) a bien assis son hégémonie comme système d’explication de l’âme – l’âme, cette « héroïne oubliée de la scolastique médiévale » écrit le psychologue clinicien Tobie Nathan (1) – est-il étonnant qu’elle se penche sur le « cas » de patients morts il y a plusieurs siècles ?

La proximité de la maladie mentale et de la poésie ne date pas d’hier : le fou et le poète, pour citer E. Dickinson, ont comme point commun d’être une « âme en incandescence ». Il y a va là d’un imaginaire archétypal (au sens où il génère des images similaires dans l’esprit des hommes à différentes époques) : la maladie mentale comme métaphore de l’activité poétique ; la poésie comme figuration plausible de l’activité de l’esprit malade. On sait combien le romantisme a cristallisé la figure du poète fou et solitaire : c’est William Blake, qu’on appelait « Blake le fou » ; c’est Byron qu’on disait « fou, mauvais, et de fréquentation dangereuse ». La figure du génie aliéné a été idéalisée, plus tard, par le surréalisme français. L’exposition Van Gogh – Artaud, sous-titré « les suicidés de la société » (le mot d’Artaud pour qualifier Van Gogh), jusqu’en juillet 2014 au Musée d’Orsay, est typique à cet égard, qui s’annonce comme une célébration officielle de deux grands artistes fous.

Au point que si l’on attribue souvent l’origine du génie du poète à sa folie, la tentation est tout aussi grande de ceindre le crâne du fou des laurea insignis. Ainsi, l’on a pu rechercher dans l’art des malades mentaux (comme dans celui des primitifs) une vérité poétique originelle. Blanchot avertit avec prudence, à propos d’Hölderlin : c’est « chez les personnalités créatrices seules » que la maladie mentale peut être « la condition […] pour que les profondeurs s’ouvrent. » Shakespeare, qui a admirablement dépeint la maladie mentale (paranoïa, délire, etc.) dans Le Roi Lear, a bien montré ses véritables conséquences : effroi, isolement… on est loin de la fertile compagnie des muses. Il ne suffit pas d’être fou pour être poète, tout comme les meilleurs poètes n’étaient pas tous fous.

Pourtant, le lieu commun perdure ! Mythe bien usé, en fin de compte, que cette figure marginale, maudite du « poète fou », dont Nerval, Nietzsche, Sade, Lautréamont, Baudelaire, Arthur Rimbaud ou Jim Morrison sont les exemples tutélaires et morbides.

Il est indéniable que la poésie de Burns sait évoquer le lugubre « hiver sauvage » (« Young Peggy Blooms »), les « vents froids changeants comme l’esprit des femmes » (« Tho’ Women’s Minds »), la « tempête sauvage et sans pitié » (« A Winter Night ») qui accable parfois l’homme. « Hélas, comme le chemin de la vie est rude ! s’exclame-t-il dans « The Lament » au point qu’ « à présent la vie est un fardeau qui me courbe » (« There’ll never be peace till Jamie comes hame »). A l’image du lièvre blessé (« Wounded Hare »), Burns exprime la fatigue de vivre et le désir de trouver un recoin pour son dernier repos. Même à la souris frêle, qui court à chaque instant un danger, il déclare « tu es pourtant bénie, comparée à moi ! »

Mais Burns nous parle aussi des saisons, des belles campagnardes qui tourmentent parfois le cœur, mais surtout le font battre ; des animaux de la ferme, des fleurs, des ruisseaux, des collines, des tavernes, de Dieu que l’on prie, du diable, ce Satan qui n’est pas celui, terrible, de Milton, mais le diable de tous les jours, que l’on tutoie, à qui l’on donne toutes sortes de petits noms (« Address to to the deil »).

Lire Burns en version originale donnera parfois l’impression, même au lecteur anglophone, d’être Alice essayant de deviner le sens des mots étranges prononcés par le Jabberwocky de Lewis Carroll. Ainsi il faut admettre que stechin’ signifie « haleter de satiété », qu’un ripp est une poignée de blé non moulu, un kelpie un démon de l’eau, gowk un imbécile et s’adonner au clish-ma-claver, échanger des propos futiles. Sans oublier le charmant beldam pour « veille femme ». Mais l’obstacle linguistique des scotticismes peut être vaincu en se reportant à une bonne version bilingue (celle des éditions Aubier, par exemple).

Le lecteur français aura ainsi le plaisir de découvrir une œuvre pleine d’un formidable foisonnement de vie, où l’on devise, où l’on fredonne, où l’on se pourchasse. Pas la moindre once de jugement, excepté contre l’hypocrisie de l’institution religieuse et le conformisme des pharisiens, mais la vie, avec ses excès et ses peines. La vie telle qu’elle est.

(1) Quel avenir pour la psychiatrie et la psychothérapie ?, P. Pichot et T. Nathan, coll. Les empêcheurs de penser en rond, Institut Synthélabo, 1998.

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