Alerte enlèvement : les méchants de Disney ont disparu

J_Worthington_Foulfellow_and_Gideon_in_Disney's_PinocchioFini les reines de cœur, Jafar, capitaine Crochet et autre Maléfique. Ce sont désormais des méchants plus édulcorés mais aussi plus complexes psychologiquement que propose Disney. Une tendance amorcée par plusieurs studios, voulant rompre avec le manichéisme traditionnel des dessins animés.

Atlantico : Le duc de Weselton (La Reine des Neiges), le docteur Facilier (La Princesse et la Grenouille), etc. Les nouveaux méchants de Disney sont loin d’égaler la cruauté de Maléfique (La Belle au bois dormant), la sorcière de Blanche-Neige, Jafar (Aladin), la Reine de coeur (Alice au pays des merveilles), etc. Y-a-t-il une volonté de la part de Disney de rompre avec le manichéisme traditionnel ? N’est-ce pas préjudiciable pour le héros du dessin animé, défini généralement par opposition totale au personnage méchant ?

Clément Bosqué : Cela fait quelques années déjà que les personnages de  » méchants », parce qu’ils sont humains, trop humains, comme disait le philosophe, gagnent les cœurs.

Que l’on songe à l’incroyable popularité du vil Scar (Le Roi Lion) !  La psychologie des personnages de méchant chez Disney connaît de toute évidence une évolution vers davantage de complexité. Disons tout de suite que cela ne se fait en rien au détriment du  « bon » héros, car les  « bons » héros eux aussi deviennent moins lisses.

Ainsi, c’est par peur de blesser les autres qu’Elsa, dans la Reine des Neiges, s’isole et finit par provoquer la destruction du royaume. Dans le même film, le duc de Weselton est plus lâche et avare que véritablement nuisible : contre toute attente, c’est le prince Hans, au physique irréprochable de prince charmant, qui se révèle un monstre arriviste au sang froid ! Quant au Docteur Facilier de la Princesse et la Grenouille, à y regarder de plus près, n’est-il pas lui-même prisonnier d’un pacte faustien conclu avec les forces vaudou qu’il invoque et appelle ses  « amis de l’autre côté » ?

On le voit, les bons prennent leur part du mal ; les mauvais gagnent en complexité, et se mettent à susciter l’empathie.

Les nouveaux méchants dans les dessins animés Disney sont plus complexes, leur méchanceté étant désormais expliquée par certains évènements survenus dans leur vie, généralement au moment de l’enfance. Quel intérêt y-a-t-il à vouloir ajouter de la psychologie à ce type de personnages ? Est-ce un moyen de dire que le mal a forcément une explication et que les vrais méchants n’existent pas ?

Les méchants apparaissent chez Disney comme d’anciennes victimes de mauvais traitements de toutes sortes, dont ils portent les cicatrices. La méchanceté de Scar (« cicatrice » en anglais), dans Le Roi Lion, était déjà « expliquée » par le favoritisme dont Mufasa son frère avait fait l’objet aux yeux de leur père. Le prince Hans (La Reine des Neiges) est le benjamin d’une fratrie de treize, le petit dernier qu’on a quelque peu négligé. Le Docteur Facilier (La Princesse et la Grenouille), un méchant séducteur classique à la Jafar (Aladin), n’est pas sans éprouver de la pitié pour les créatures les plus misérables des bas fonds la Nouvelle-Orléans, dont on peut supposer qu’enfant, il fit lui-même partie.

Le spectateur doit-il en conclure que le mal a forcément une explication, ou qu’après tout le mal n’existe pas ? Certainement pas. Les enfants n’ont pas tant besoin que cela d’être rassurés sur la nature du mal : ils ont besoin d’avoir peur. Il ne faut jamais oublier combien l’homme, écrit Cioran  « aime la peur jusqu’à la frénésie » – et plus encore l’enfant ! Et si l’on joue à se faire peur au moyen de personnages de méchants toujours plus ambigus et imprévisibles, c’est pour conjurer une certitude, tout à fait angoissante : celle que le mal existe bel et bien. Et qu’il peut surgir de n’importe où. N’importe qui peut devenir le

méchant. Même le héros.

D’autres studios de dessins animés, notamment Pixar, sont concernés par ce phénomène : en témoignent par exemple les personnages de Lotson (Toy Story 3) et de Syndrome (Les indestructibles). S’agit-il là d’un phénomène généralisé à tout de l’univers des dessins-animés (et même des films) ? Répond-il à la demande du public ?

Et le phénomène est général, car le public en redemande : l’ours en peluche Lotso, dans Toy Story 3, a été traumatisé dans sa jeuness

e de jouet lorsque la petite fille à qui il appartenait l’a oublié sur une aire d’autoroute, puis remplacé par un autre ours. Son air bonhomme dissimule un tyran sadique. Le personnage de Syndrome (Les Indestructibles) a subi, plus jeune, le mépris de celui-là même qu’il idolâtrait alors, son héros, M. Indestructible.

Comme l’écrit André Suarès, « l’amour du spectateur va sans conteste aux héros qui ont le plus de beauté ». Disney a tout à gagner à cette répartition plus subtile du bien et du mal, du moral et de l’immoral : elle rend les gentils plus intéressants, et les méchants plus beaux.

Plus généralement, les dessins-animés semblent prendre un nouveau visage depuis le début des années 2000, et notamment la sortie de Shrek : psychologie des personnages, mise à mal de certains clichés comme les belles histoires d’amour (La Reine des Neiges), etc. Les dessins-animés sont-ils finalement devenus le reflet d’une société en pleine désillusion ?

Les dessins-animés d’aujourd’hui nous parlent simplement… d’aujourd’hui. D’un mal plus relatif, moins identifiable ou localisable qu’autrefois, lorsque s’affrontaient en miroir de multiples camps du bien et du mal : cow-boys et Indiens, Américains et Soviétiques, extra-terrestres et humains. Le preux chevalier peut très bien être un monstre (Shrek). La princesse peut très bien être une sorcière. Le prince charmant, lui, n’est peut-être plus si charmant, après tout (la Reine des Neiges). Les histoires d’amour ont évolué et se teintent de camaraderies espiègles, inévitables entre représentants de sexes dont on a tant rabâché qu’ils étaient « égaux » et qui se débattent avec l’image surannée du couple formé par la princesse et son prince (Raiponce, Shrek).

Voilà certains clichés mis à mal au passage, mais il n’y a pas lieu de voir dans ces contes contemporains la moindre once de désillusion.

N’est-ce pas, au fond, l’adulte qui cherche à se rassurer en dressant de l’enfance un tableau mièvre, un monde enchanté enveloppé de douces superstitions – un monde de « conte de fées » ? Il est peut-être dans la nature de l’adulte d’oublier l’enfant qu’il a été, mais c’est faire fi des terreurs enfantines, qui peuvent être si prégnantes (le monstre sous le lit, derrière l’escalier) ; c’est méconnaître ce que l’enfant traverse d’épreuves, et toute la méchanceté dont il fait directement l’expérience – celle des adultes, celle des autres enfants.

Les adultes colportent le mythe de contes bêtas, destinés à présenter une vision du monde rassurante, et donc trompeuse, aux pauvres enfants abusés : mais c’est bien se tromper, justement, que de tenir les contes pour enfant pour de charmantes niaiseries. C’est ignorer ce que ces récits, justement, chez Grimm, Perrault, Andersen ou Disney, contiennent de cruelle, d’exacte correspondance au monde réel. La force poétique des contes tient à ce qu’ils révèlent du bien et du mal, et non à ce qu’ils en cachent.

Publié le 4 juin 2014 sur le site Atlantico.

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