« Qu’est-ce qu’on a fait au bon dieu » et autres comédies françaises : les Français en pleine obsession pour leurs familles et tribus

Plusieurs comédies françaises ont déboulé – avec un certain succès – sur les écrans ces dernières semaines. Une popularité et un mode de traitement des thèmes proposés qui donnent quelques indices sur le rapport que les Français entretiennent avec la notion de tribu ou de famille.

Comédies familiales à la française : scènes de genre

Barbecue nous présente ces cinquantenaires touchants, restés un peu jeunes hommes, la patte d’oie alerte, soucieux de plaire et pas mûrs encore pour la sagesse. Comme dans Le Cœur des hommes (Esposito, 2003), ils cultivent une masculinité sensible, à cœur ouvert. La grillade, le rosé, le petit pull parce qu’il fait frais : le décrochage champêtre rappelle Boccace (Décaméron), où le retrait à la campagne permet que d’autres choses se passent et se disent. Motif fréquent en cinéma français que celui de la maison de campagne, de préférence une campagne idéale, douceâtre, loin des « beaufs » des campings (Camping, F. Onteniente), et qu’on a pu voir chez Julie Delpy (Before Sunset), chez Bacri-Jaoui (Comme une image), ou même à la télévision avec « La parenthèse inattendue » (France 2).

Qu’est-ce qu’on a fait au bon dieu ? s’intéresse au sort de ceux que distinguent leur origine ou leur couleur de peau, au risque de les cantonner à une identité quelque peu étouffante. Pour les gendres juif, noir, arabe et chinois, confrontés aux beaux-parents sexagénaires BCBG, s’ouvre le boulevard de l’humour sur les différences ethniques et culturelles, déjà emprunté avec brio par des comiques biculturels tels que, chez nous et parmi d’autres, Djamel, Frédéric Chau (qui joue dans Qu’est-ce qu’on a fait…), dans le monde anglophone par le grand Russell Peters, etc.

Baby-sitting, de son côté, fait se rencontrer le trentenaire attardé et le chenapan insolent. L’occasion pour le premier, sous prétexte de garder le second, de retomber en enfance et d’en goûter à nouveau l’espièglerie et l’absolue insouciance.

Mais les ressemblances entre ces trois comédies frappent plus encore que les différences. Bien sûr, toute comédie repose sur un canevas bien connu. Étonnant, pourtant, comme la comédie française semble ressasser cette mise en scène de la famille, de la bande de copains, de la tribu – ses affres et recompositions. La comédie « familiale » en France n’est pas un vain mot : voilà de véritables « scènes de genre ». Des productions « chorales » qui semblent être une marque de fabrique hexagonale : l’on songe à Alain Resnais, qui a bien exploité le filon ; dans un registre plus sombre, Arnaud Despleschin (dans, par exemple, Un conte de Noël), qui peint la famille dysfonctionnelle, cruelle, qui exclut, étiquette, et détruit.

A l’origine : le sentiment de la famille

La famille y apparaît comme un lieu où, bon an mal an, se fréquentent des générations différentes – générations que le marketing et la sociologie découpent en tranches, avec chacun sa culture et ses rites d’initiation.

Un phénomène qui n’a pas toujours prévalu. Philippe Ariès (1914-1984) montre comment, dans l’Ancien Régime, adultes et enfants partageaient les mêmes divertissements, les mêmes chants, les mêmes jeux. La famille médiévale n’existait pas. A l’image des mois de l’année, les « âges de la vie » se succédaient inexorablement pour l’individu, « aux divers moments de son destin » (L’Enfant et la vie familiale sous l’Ancien-Régime, Seuil, coll. Points, 1973). L’affaiblissement de l’État franc conduira la noblesse à une solidarité du « lignage », les paysans à celle du village.

Ce n’est qu’à la modernité, au XVIe et au XVIIe que se multiplient les scènes de genre qui – bouleversement ! – témoignent d’un « sentiment de la famille ». C’est ainsi qu’on commence à représenter des familles réunies (jusque sur les bas-reliefs des tombes – vivants et défunts ensemble !). On doit à l’historien d’avoir montré comment ce sentiment de la famille avait « pénétré la piété commune » : le portrait de la « Sainte Famille » se laïcise, les prières sont dites en cercle privé, familial (le bénédicité)… la famille est « reconnue comme une valeur et exaltée ». C’est à ce moment que « l’enfant » fait son apparition comme autre chose qu’un adulte en miniature.

Ces films français si typiques, si prévisibles (parfois si irritants) sont pleins d’enseignements sur notre âme collective. Même dépeintes dans leur fragilité, ces tribus familiales n’en révèlent que mieux la force du mythe qui les porte.

Des films qui fonctionnent comme de vraies « réunions de famille »

Eric Lavaine, réalisateur de Barbecue, ne s’en cache pas : ses acteurs sont devenus une véritable bande de copains, le tournage a eu lieu dans les Cévennes, lieu de vacances de son enfance… tout sent le film de vacances, l’album photo qu’on se ressert avec complaisance.

Chacun le sait : la famille est le lieu d’un récit : un récit qui, dans les familles réussies (c’est-à-dire où la polyphonie, voire le désaccord a sa place), se raconte à plusieurs voix, inlassablement, au dîner hebdomadaire. Ce récit qui, chez les familles éclatées, décomposées, éclate en dissonances qui – c’est pire que tout – s’ignorent.

La famille est le lieu où s’agrègent et se désagrègent les liens avec les autres : ceux qui ne sont pas du sang, les vieux amis, les récentes conquêtes ; ceux qui seront adoptés et les autres, malheureuses pièces à jamais « rapportées ». Où les appartenances communautaires, parfois contraignantes, se relativisent au gré des alliances et des mélanges, comme dans Qu’est-ce qu’on a fait au bon dieu ?

Tant il est évident que trouver sa place dans une famille, c’est aussi accepter d’endosser un rôle et de le jouer avec la meilleure grâce possible. Une réunion de famille est une pièce de théâtre éternellement à l’affiche, partiellement improvisée, largement écrite à l’avance et répétée mainte fois. Le rôle nous contraint mais permet de s’y exprimer. Tragédie fertile de cet éternel recommencement qui, quand le cadre mythique est suffisamment vivace, dynamique, permet au nouveau d’advenir. L’étranger a sa place parce qu’il a sa part dans un rituel commun.

A l’inverse, ces familles ou cercles d’amis frileux, arc-boutés sur un passé mythique, incapables d’accueillir parce qu’elles ne voient en l’autre, celui qui n’est pas du même sang, celui ou celle qui n’était pas là dès les premiers albums photo, un intrus autour duquel il convient d’ériger un cordon sanitaire. Et qui, nostalgique du nucleus originel, désespérément et stérilement cultivent le regret de l’unité perdue.

Il apparaît que ces comédies françaises, chacune à sa façon, jouent elles-mêmes le rôle de réunions de familles, en rassemblant autour d’un récit commun, en tendant un miroir à notre imaginaire collectif. Ces trois comédies du printemps reviennent à une conception peut-être plus tragique, au fond, que sentimentale, de la famille. Elles déploient une iconographie où le retour en arrière, ce qu’en grec ancien on appelle ἀνάληψις, est érigé en valeur ; où par conséquent le flashback n’est pas qu’un artifice de mise en scène (la technique du found footage dans Baby-sitting), mais une métaphore : on se repasse, littéralement, le film de nos potacheries, de nos bons moments et de nos engueulades. Entre amis… et en famille.

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