Littérature et postmodernité

E. M. : Au départ, il y a eu l’idée de créer un personnage principal dont la perception des choses résulterait en des visions. C’est par ses yeux qu’on devait voir les scènes et nous voulions que celles-ci aient une qualité visionnaire. Pas la « réalité » mais une « vision ». Pas quelque chose de total, au sens où tout serait fidèlement transcris à sa juste proportion, mais quelque chose de global. En somme, il fallait que notre héros voie par métaphores. Comme le poète, ou le fou. Nous avons même pensé, dans les premiers temps, en faire un personnage d’aliéné, quelque chose comme un autiste, non pas parce que cette figure a pour nous de particulièrement romantique, mais parce que c’était un moyen possible pour que notre héros soit un être traversé par les visions, et qui en même temps les crée. Mais nous avons décidé finalement que notre héros – il s’appelle Pierre – ne serait ni fou ni poète, principalement parce que la ficelle était un peu grosse. C’est donc, au final, un jeune homme sensible, qui observe beaucoup et est très réceptifs aux multiples sensations. Mais dans ces conditions, notre héros, Pierre, risquait fort de devenir une pure instance, qui se promène au fil des pages comme un ectoplasme, comme une âme en peine, passif, sans rien « faire » ! Et c’est un écueil que nous n’avons pas attaqué de front, mais en imaginant que « l’intrigue » se situerait à un autre niveau que les simples événements. Assurément, nous disent beaucoup de nos lecteurs, on l’impression qu’il ne se passe rien dans Septembre ! Septembre ! Et pourtant, il se passe quelque chose. Et nous nous sommes rassurés en nous disant que si nous parvenions à bien voir nos personnages, notre héros, peut-être le lecteur les verrait aussi. La sensation devait être reine. Cela a été notre constante attention, dans Septembre ! Septembre ! que la sensation occupe la place qu’elle mérite selon nous. D’une part parce que cela permettait de tempérer l’intellectualisme qui, nous le craignions, allait affleurer ici et là, d’autre part parce que nous sommes convaincus du caractère primordial de la sensation, en tant qu’élément structurant d’une scène. Ainsi, donc, des corps, des allures générales, des odeurs, des couleurs du ciel. Rien n’est décor ; tout fait sens. Peut-être peut-on parler de panthéisme ? L’eau, la terre, la pierre, les éléments sont posés et indiscutables ; ils sont vivants, autant que les personnages. Les personnages eux-mêmes (un couple assis sur un canapé, un homme attablé dans un bistro) sont, eux, à l’inverse, décrits comme des paysages. De mémoire, par exemple, les doigts du baron de Quersan sont posés sur son genou comme des sirènes sur un rocher. Un autre a les cheveux blancs avec des traces de gris comme de pneu dans la neige. Et puis il fallait que les atmosphères soient tenues, donc nous nous faisions parfois des petites listes de courses, d’ingrédients de base, sel et poivre, « il faudrait pas oublier de mettre une petite métaphore de fin d’été ici, une pincée de feuilles mortes là » (rires). Plus que les dialogues échangés, nous voulions que chaque scène se déploie comme un tableau complet, tenu du début à la fin, éventuellement complexe, comme un retable.

C. B. : Je suis bien évidemment d’accord avec ce qui a été dit : d’abord l’attachement à un personnage qui a le don, comme dirait John Keats, de negative capability, c’est-à-dire une capacité extrême d’accueil des êtres et du monde qui l’entoure ; et puis, tu l’as dit, ce parti-pris essentiel qu’est la mise en vision du réel. Je voudrais prolonger et compléter ce qu’a dit Emmanuelle en revenant sur deux choses. La première chose que je voudrais souligner est la force impressionnante de tout ce qui n’est pas réfléchi, concerté, et qui pourtant s’impose dans l’œuvre littéraire, et qu’il faut bien appeler un imaginaire. Je prendrai un exemple qui me frappe beaucoup. En nous relisant, j’ai été surpris de constater l’omniprésence des comparaisons animales. Un vrai bestiaire digne du jardin des plantes (proche des lieux que notre personnage fréquente). Insectes, pachydermes, fauves… on peut presque jouer à ce jeu : ouvrir une page au hasard et tomber sur un animal quelconque. Ce n’est plus « cherchez la femme », mais « cherchez la bête ». Que penser de cette animalité qui surgit au détour des phrases et que nous n’avons pas vraiment prévue ? A. Viviant, vous parlez de « l’alchimie secrète » de l’écriture, i.e. tout le travail de l’écrivain, son artisanat, ce dont le lecteur n’est pas témoin (le travail d’imagination, le travail sur la phrase, le chapitrage, les coupes, etc.). Mais n’y a-t-il pas lieu d’être attentif à ce qui, dans la création littéraire, relèverait plus profondément encore des règles secrètes de cette alchimie ? L’imaginaire qui régit en douce la création ? Tout ce qui n’a pas été de l’ordre de l’intention mais que l’on remarque avec surprise après coup. La deuxième chose, c’est une question fondamentale qui s’est posée à nous : peut-on permettre dans notre roman la coexistence, disons de deux veines, la veine poétique et la veine satirique ? Nous pouvions avoir l’impression que les deux « humeurs » n’étaient pas compatibles. Comment d’un côté charger, moquer, ironiser, rire de tel ou tel personnage, de ses tics de langage, ses travers ou ses difformités, et faire place au sentiment de la beauté ? Nous tenions à additionner leurs forces. Nous ne voulions renoncer ni à l’une, ni à l’autre. Mieux que cela, nous voulions les combiner. Des gens m’ont dit : quand même, dans le roman il y a une vision assez pessimiste, noire, des rapports humains. C’est une erreur à mon avis pour deux raisons : d’une part parce que la cruauté et l’hypocrisie des relations humaines ne sont pas inventées par celui qui les met à jour, sauf à revenir au sens premier du terme latin invenire; et d’autre part parce que même cela est, d’une certaine façon, admirable. Donc il me semble qu’il faut avoir un œil (ou une oreille) pour le grotesque. Et l’autre pour le poétique : d’où, peut-être, ce style un peu classique qui est le nôtre, dont A. Viviant pourrait dire qu’elle est « néoclassique, parfumée, amidonnée, tirée à quatre épingles, propre comme une cuisine de démonstration » ! Satire et poésie : l’enjeu me semble important. Peut-être en effet cela dit-il quelque chose sur l’époque : tout est risible mais tout de même, un arbre c’est beau, c’est digne. Le vieil intellectuel est ridicule mais dans le même temps attachant, etc. Chesterton, dans son ouvrage Le siècle de Victoria en littérature, écrit à propos de Dickens que son art « était des plus délicats, c’était l’art de prendre plaisir avec tout le monde. » Je vous remercie.

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