Hollywood, mode d’emploi

« Blood Ties », le film dirigé par Guillaume Canet à New York, sort dans les salles françaises et américaines. Guillaume Canet a-t-il su maîtriser les codes utilisés par les Frenchies qui y ont réussi ? Le verdict des entrées ne devrait pas tarder à laisser entrevoir l’avenir (ou l’échec ?) hollywoodien du Français.

Atlantico : Guillaume Canet, avec Blood Ties, s’essaye au cinéma américain. Mais a-t-il su maîtriser les codes utilisés par les Frenchies qui y ont réussi ? Est-ce si simple pour un Français de réussir à Hollywood ?

Clément Bosqué : Pour plaire aux Américains, il faut leur parler d’eux. Songez aux succès de producteur et de réalisateur de Luc Besson, un des plus américains des réalisateurs français. Avec Léon (1994), il transplante le Victor de Nikita (1990) aux Etats-Unis, et son personnage d’italien déraciné trouve l’apaisement, au-delà de la mort, sous la forme symbolique d’une plante verte que replante Natalie Portman. Le fantasme de l’enracinement américain – paradoxe d’un peuple de déracinés ! – est fort, d’abord chez les américains eux-mêmes. Mais aussi chez Besson : si l’on a beaucoup reproché à Léon sa naïveté (l’innocence de la jeune fille et de la brute au grand cœur), c’est peut-être plus profondément parce que le français s’irrite de voir ce franchouillard Besson, au physique de moine gourmand, manifester une telle fascination pour l’imaginaire d’Outre-atlantique : New-York, Little Italy… l’Amérique, elle, est conquise.

Le Cinquième Elément (1997), lui aussi, déploie une vertigineuse « américanitude » : un environnement de gratte-ciels étirés entre lesquels flottent des voitures. New-York, encore, bien reconnaissable par ses taxis et ses véhicules de police – où l’on peut toujours s’arrêter pour commander un menu chez MacDonald’s… C’est le second plus grand succès d’un long métrage français à l’étranger après Intouchables. Pourtant, il est plutôt mal reçu aux Etats-Unis. Besson en a-t-il trop fait ? Il n’est pas certain que cet univers dystopique, fantasme européen quelque peu dix-neuviémiste de gigantisme urbain, soit du goût des inventeurs du gratte-ciel. On prend, de toute évidence, un risque à tendre un miroir trop effrayant à la société américaine.

Aussi, c’est sagement que Besson se rabat sur l’histoire de ce père, joué par Liam « Schindler » Neeson, qui affronte de fourbes orientaux coupables du rapt de sa fille, dans Taken (2008, puis 2012) qu’il écrit et produit. La critique s’effarouche devant un « exercice inepte » … Mais la série enthousiasme le public américain, qui s’identifie massivement à ce héros exemplaire à la problématique morale simple. Pour plaire aux Américains, il faut leur parler d’eux… surtout en bien. C’est cette tactique qu’adopte notoirement The Artist (2011), qui a conquis Hollywood en rendant hommage à sa propre glorieuse histoire.

La Môme, carton français de 2007, a recours à une stratégie différente, toujours pour attirer l’attention et gagner les faveurs du public amerloque : appelons-le la « vitrification » du pittoresque français, ou procédé « Vie en Rose » (le titre de La Môme aux Etats-Unis). Le Fabuleux destin d’Amélie Poulain (2001), de Jeunet, était paroxystique à cet égard ; le récent Malavita (2013), d’un certain Besson, exploite également cette veine.

The Artist (2011) combine habilement l’exportation d’une francité figée et stéréotypée avec la peinture complaisante d’un monde américain sinon idéal, du moins très désirable. Le voyage épique du français au Etats-Unis présente des analogies avec la trame de l’Extravagant Voyage du jeune et prodigieux T. S. Spivet (Jeunet, 2013), l’histoire de cet enfant génial invité par méprise, « comme un grand », à donner une conférence, et dont les pérégrinations sont consciencieusement cartographiées et relatées.

« Amène-moi le petit français !» réclamait déjà Jean Reno dans Le Grand Bleu de Besson. Au-delà de l’intrigue du film, le thème du français qui rencontre la célébrité américaine trouve un parallèle jusque dans le phénomène qui porte l’acteur aux nues américaines des Oscars et autres Awards. Dujardin, Cotillard ne sont que les derniers arrivés. On attend même Omar Sy, lui aussi « à la conquête d’Hollywood » dans le prochain X-Men – tellement professionnel et cool à la fois, sur le plateau des amerloques. Avant eux, Tchéky Karyo, Jean Reno ont joué à Hollywood les « français de service », tout comme Lambert Wilson dont le bilinguisme, qui lui permet de jouer le français dans les films américains et les anglophones dans les films français, est un atout du dernier chic (la comparaison adéquate est celle employée par son personnage dans Matrix Reloaded : « c’est comme se torcher le c… avec de la soie ».) Les blagues de Dujardin sur le plateau de Jay Leno, les intonations outrées de Cotillard en anglais… Il y a, disons-le, quelque chose de pathétique à voir ces  acteurs français jouer aux américains, comme les enfants jouent aux cow-boys et aux indiens.

Certes, il est des exils américains heureux : c’est le cas, par exemple, d’Alexandre Aja, à qui l’on doit un remake de La Colline a des yeux (2006) ainsi que Piranha 3-D (2010), des succès. Jean-François Richet, de son côté, emprunte au savoir-faire américain avec discernement dans son grand dyptique sur Mesrine (2008). Passons, en revanche, sur les efforts de Pitof, spécialiste français des effets spéciaux, sur Catwoman (2004), de Louis Letterier (Transformer 2) et de Xavier Gens (Hitman), sur lesquels l’américanophilie de Jeunet et de Besson a laissé une bien néfaste influence. Un réalisateur français doit réfléchir à deux fois avant de succomber aux sirènes de Hollywood.

Qu’a à craindre Guillaume Canet et son remake, Blood Tie ? Il ne s’agit pas de faire plus américain que les américains (bruyant, criard, spectaculaire), mais pas non plus faux français (la francité vitrifiée évoquée plus haut). Reste la possibilité de donner dans le  faux américain : un décor américain, mais une approche subtile psychologisante à l’européenne, vers lequel pourrait l’entraîner son coscénariste James Gray.

Rappelons-nous Alien, la résurrection (1997), par ailleurs fruit décevant de l’union d’un réalisateur français, Jeunet, et d’une équipe américaine. L’héroïne, jouée par Sigourney Weaver, est clonée, et son ADN mélangé avec celui d’un Alien. Elle acquiert une force et des réflexes hors du commun, son sang change de texture, et elle enfante un être mi-humain, mi-Alien. Hybride monstrueux, il est aspiré dans le vide à la fin de l’histoire. Le français Guillaume Canet a choisi de cloner son propre film (Les liens du sang) aux USA. Souhaitons-lui un destin moins funeste.

http://www.atlantico.fr/decryptage/hollywood-mode-emploi-guillaume-canet-t-su-maitriser-codes-utilises-frenchies-qui-ont-reussi-clement-bosque-884880.html

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