Satan sauvé et ses minions

La suite des aventures du méchant Gru et de ses trois petites filles remplit les salles de France et des États-Unis. Le succès de Moi, Moche et Méchant 2 tient en partie aux personnages attachants et drôles qui touchent tous les publics.

Atlantico : Le deuxième volet des aventures du méchant Gru et de ses trois petites filles, sorti en salle en France le 26 juin dernier, a déjà attiré près de 1,4 millions d’entrées dès sa première semaine. Comment expliquer un tel engouement pour un film d’animation ?
800px-Moi,_moche_et_méchant_2,_Minion_au_Paquier_d'AnnecyClément Bosqué : Il est une formule que l’écrivain Ernst Jünger cite : Spiritus flat ubi vult. L’Esprit du Monde se pose où il veut. Et même – et surtout ! – dans de nombreuses choses banales, telles que les films populaires. L’histoire est simple, et en même temps n’est pas qu’une simple histoire. Au-delà du savoir-faire technique de l’animation, fort bien exploité, la première raison du succès du film, c’est tout simplement son personnage principal, le vilain Gru. Le poète Leconte de Lisle a parlé de la « Tristesse du diable ». Gru est typiquement le personnage du pauvre diable, « silencieux, les poings aux dents, le dos ployé / Enveloppé du noir manteau de ses deux ailes ». Moins séducteur que mesquin, il a un air de Gargamel, ou d’Achab de centre commercial. Devenu le héros (un anti-héros, naturellement), il est tout un chacun. De la même façon que, dans premier opus, la banque portait le nom de « Bank of Evil », affichant sans complexe un jugement communément porté sur l’activité bancaire, Gru, « noir comme un corbeau », disait le latin Pétrone, incarne au grand jour notre part d’ombre. Gru, c’est ce Moi hideux, mesquin et torturé qui grince et fomente en chacun de nous et dont, en général, on n’est pas très fier.

Pourquoi les Minions, ces petits êtres jaunes aussi drôles qu’attachants, nous touchent autant ?
C’est bien sûr la deuxième raison du succès de la production d’Universal. Il semble d’ailleurs que grâce à ces êtres jaunes et grotesques le mot « minion » soit revenu dans la langue française, récupéré de l’anglais qui nous l’avait lui-même chipé au XVIe siècle. D’abord, leur existence rassure. Agents serviles, ils prouvent qu’il y a plus veule, plus insignifiant, plus risible que « Moi ». Rien de très glorieux, mais après tout qui n’aime pas avoir ses valets, ses faire-valoir ? Cependant ils ne font pas que servir le « Moi » ou susciter la moquerie. Ils sont l’objet d’une empathie, d’une identification en propre. Est-ce parce qu’ils nous ressemblent – qu’ils sont ce « nous » ? Clownesques et clonesques, manipulés et corvéables à merci, sans individuation très marquée à part les tares extérieures qui les distingue vaguement l’un de l’autre (à l’un il manque un œil, à l’autre des cheveux), ils sont des parodies d’êtres comme leur baragouin est une parodie de langage. Leurs yeux globuleux et leur grande bouche (ils n’ont, pour ainsi dire, ni tête ni corps) ne sont-ils pas ceux des spectateurs eux-mêmes, qui s’esclaffent en les voyant ? Ce qu’on trouve tordant, c’est de reconnaître en eux notre être collectif, qui fait pendant à l’égo superlatif de Gru.

Ce film est-il forcément destiné aux enfants ? Quels sont les différents niveaux de lecture ?
On dit « divertissement », d’un ton de mépris, et on croit avoir tout dit. L’esprit rapide, inattentif, croit la cause entendue : le cinéma s’y entend ad captandum vulgus ! Les Américains « font ça très bien ». Mais, comme dirait Gide, « bien poser un problème n’est pas le supposer d’avance résolu »… Déjà la première partie des aventures de Gru faisait appel à un symbolisme intéressant, et même subtil. Vector, le « vecteur » géométrique déjà propriétaire de la pyramide de Gizeh (symbole solaire, de conjonction entre monde magique et monde mathématique) voulait s’emparer de la lune (symbole d’influence secrète sur la terre et les hommes, régissant le « Moi » profond de l’homme, l’anima de Jung) ; en somme, un dangereux rationnel (comme il y a de dangereux psychopathes…) déterminé à faire disparaître le rêve de la face du monde – ce que n’accepte pas Gru. Et Gru, justement, ce faux génie du mal, ce vrai pauvre diable avec lequel on compatit ? Il n’est rien moins que le diable fait homme et, d’une certaine manière, pardonné. A Satan et ses minions, l’Evangile de Matthieu XXV, 41 faisait dire à Jésus : « allez-vous en loin de moi, maudits, dans le feu éternel qui est préparé pour le diable et ses anges ». A l’inverse, le théologien Origène, à rebours de la doctrine chrétienne, prévoyait la réconciliation universelle, l’apocatastasis, la grande rédemption, même pour le diable. Les artistes romantiques (Vigny dans Satan Sauvé : « le mal n’existe plus », Hugo dans Fin de Satan) imaginaient même un Satan « sauvé » par l’amour ou pardonné, qui redeviendrait un ange et réintègrerait sa place auprès de Dieu. En fin de compte, ce brave Gru n’est-il pas ce « daïmon de Socrate revenu sur le devant de la scène » dont « la production filmique (…) fait foi » (Michel Maffesoli, Le temps revient) ? Un démon humain, un peu minable, à qui on fait une place sur terre, parmi nous.

Ce film dépasse notamment Man of Steel et d’autres films d’action : les Français boudent-ils les films à sensations pour revenir à des films plus drôles ?
Aux yeux des Français (mais pas seulement : le film connaît un succès important aux États-Unis), la pesanteur et le sérieux épique amerloque sont peut-être moins pertinents que le genre de la farce et de la marionnette, dont le film d’animation est l’héritier. En effet, l’homme d’acier qu’est Superman est un modèle un peu écrasant auquel l’identification, si elle est tentante, n’est pas aisée. Au contraire, Gru et ses bestioles, par leurs maladresses, viennent cueillir l’humain à raz de la pelouse du petit pavillon de banlieue qu’ils habitent. D’ailleurs, le nom « Gru » – la monosyllabe semble ôtée du reste du mot comme la tête d’un corps – rappelle le Grund allemand (terre, fondation). Et en anglais toute la série des mots en gru-, de grub (larve) à grunt (grogner) en passant par grudge (rancune), gruesome (horrible), grumble, grumpy, grunge, dont le sens désagréable se devine presque tout seul, rien qu’à la sonorité ! On en rit, donc on l’accepte, donc on s’accepte.

Publié le 11 juillet 2013 sur Atlantico

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