J. J. Cale : au fond du temps

« If you wanna get to heaven, gotta d-i-e »
Waylon Jennings, Waymore’s blues

Lorsque JJ Cale montrait le dos de sa guitare, dont il avait ôté le fond, s’offrait au regard un étrange fouillis de fils et de pièces électroniques. De la même façon, si l’on « retournait » la musique anglo-saxonne des dernières décennies comme Platon « retournait l’huître », on pourrait contempler un entrelacs de courants musicaux, d’œuvres mineures et secrètes formant un puissant réseau d’influences. JJ Cale, qui vient de nous quitter, est l’un de ceux dont l’œuvre, à bas bruit, a irrigué celle d’artistes plus célèbres.

Contrairement à ce que l’on prétend, écrit Mircéa Eliade dans son Fragmentarium, le génie ne consiste pas en « une plus grande originalité (…) il est tout autre chose – et ce tout autre chose exaspère, chagrine ou ravit (…) les bienheureux « normaux » ». Plus loin, il donne cette belle formule : « le droit d’énoncer des platitudes et des banalités se conquiert à grand-peine ». Mais, habitués que nous sommes aux hagiographies des « génies », comètes virtuoses et éphémères, comment comprendre le succès d’une œuvre que caractérise la longueur et la redondance ?

EPSON scanner imageJJ Cale en effet n’était en rien un musicien original ou imprévisible, mais bien un génie du banal. Banales paroles – phrases simples et monosyllabes. Banales images à partir d’expressions toutes faites (One step ahead of the blues, Money talks). Ses histoires ? Celles, banales, des petites défaites quotidiennes (Guess I lose). Et banales, voire obsessives, ses harmonies et ses gammes. Dans Ten easy lessons, il se moquait des guitaristes trop versatiles qui « apprennent à jouer dans les livres » (« all this guitar-playin’ is comin’ from a book »).

Cale était un artiste de la fluidité, de la dérive, de l’écoulement. Un « drifter » (Drifter’s life), c’est à dire un errant qui, comme le vent (« they call me the breeze ») ou l’eau, va où les forces le poussent. Fluide, le legato de son jeu aux doigts restera à jamais incompréhensible à tout guitariste armé d’un médiator. Ses solos n’enchaînent pas les riffs agressifs mais s’écoulent, goutte à goutte, perlant, cherchant, dérapant sur des notes de passages, bleues ou mineures. Une délicatesse dont on ne rencontre l’équivalent que chez un Grant Green ou un Mississippi John Hurt.

Notre homme était un coyote solitaire et, comme Jean-Jacques Rousseau, comme Saint-Antoine, un ermite dont les mots, aussi rares que sa musique, étaient recueillis précieusement par une poignée de dévots. C’est bien connu : le compositeur de Cocaine et de After Midnight aimait davantage la pénombre que la pleine lumière. Le mythe le peindra à jamais comme un cowboy buriné, à cheval entre nomadisme et sédentarité, occupé à bricoler ses chansons au fond de sa caravane comme le sorcier indien ses amulettes au fond de son wigwam. Il allait jusqu’à brouiller les pistes en enregistrant sa voix murmurée en deux prises superposées.

Enfin, le plus bel hommage qu’on puisse faire à Cale est peut-être d’avoir été un musicien du cycle. Brassant et recylant avec simplicité les styles de « l’Americana » (country, folk, blues, jazz), il ne donnait jamais dans l’exercice de style (au contraire, par exemple, d’un Clapton) et fit mentir la règle qui veut qu’un artiste change, progresse ou « évolue » au fil du temps. Il demeura identique à lui-même, reprenant et reprisant perpétuellement, comme les anciens bluesmen, les mêmes canevas, jusqu’à ce que mort s’ensuive. Ecoutez sa guitare psalmodier, déposée souverainement sur les grooves circulaires et les boucles de boîtes à rythme ! Les musiciens appellent cela jouer « au fond du temps ». Nul doute que c’est là que repose désormais JJ Cale.

Publié le 30 juillet 2013 sur le Plus du Nouvel Obs : http://leplus.nouvelobs.com/contribution/914601-.html

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