Thoreau aux sources

« Tout ce qui est imprimé et relié n’est pas forcément un livre », dit l’auteur de Walden avec humour. Sept jours sur le fleuve en est un, dont l’anticonformisme revigorant « s’adresse à ce qu’il y a de plus profond et de plus constant chez les hommes » : notre possibilité d’être « en partance », comme dit Ovide, à la découverte de vérités éternelles.

Figure fondatrice de la contre-culture, vante la quatrième de couverture. Lire Thoreau, c’est à la fois se donner les moyens de comprendre le succès de cette philosophie romantique de la révolte qui a irrigué tout le XXe siècle, aujourd’hui bien instituée, et dont on retrouve les thèmes de prédilections dans les courants de deep ecology, la culture populaire notamment américaine, la publicité, les films… C’est aussi revenir aux sources (ici la métaphore est de rigueur) d’une pensée anarchiste qui ne se limite pas à l’« enthousiasme doucereux de l’amoureux de la nature » et a encore quelque chose à dire à l’homme d’aujourd’hui.

Sept jours sur le fleuve, c’est d’abord le voyage d’un individu. Cette intransigeance qui fait de l’expérience individuelle le seul creuset possible de toute réforme est le fait d’une éthique protestante – on songe au célèbre pèlerin de Paul Bunyan – banale en terre américaine. Comment ne pas voir comment s’est perpétuée l’idée de la responsabilité qu’aurait chaque individu de sa manière de vivre, de voir les choses, depuis l’écologie qui nous enjoint de  commencer par un « petit geste » aux publicités qui mettent en avant l’impératif « d’être soi » (be yourself, be creative) ?

Plus intéressante est la formulation du mépris de Thoreau pour les « réformes » et les réformistes bien intentionnés. Mais – on peut le regretter – Thoreau, en cela très rousseauiste, et malgré son affection bien documentée pour la tribu de son inspirateur Ralph Waldo Emerson[1], n’est pas un penseur du lien entre les hommes. Il goûte l’éloignement d’avec ses semblables. Ses pages sur l’amitié sont révélatrices à cet égard, dont l’idéal prôné semble bien austère, contractuel et utilitariste.

Pour une part, comme chez Emerson, la « nature » elle-même est un outil, un détour, un levier pour penser la nature de l’homme, en d’autres termes une « discipline de l’entendement »[2]. On retrouve quelque chose de l’austérité puritaine dans l’attachement indéfectible de Thoreau à la « Nature », qui est pour lui une civilisation supérieure à toutes les autres, humaines et périssables.

Le psychiatre C. G. Jung[3] déclarait dans les années soixante que « les américains se sont séparés de la nature » : ce « déracinement » de la « vie américaine » expliquerait les maux de leur société. Drame américain ou, plus largement (l’Amérique n’en étant que le symptôme symbolique) moderne ? Ce qu’il faut retenir, c’est donc au fond, peut-être, cette question profonde que pose Thoreau : « pourquoi lutter contre le naturel ? ». A mille lieues d’un relativisme facile (cela dépend ce qu’on entend par « nature »), la réponse de Thoreau semble être que cela ne dépend pas si l’on se donne la peine de connaître la nature et les règles de son harmonie. A ceux qui ne jurent que par l’homme et la morale, Thoreau oppose une réfutation puissante en forme d’effusion calme, en remettant à leur place « la nature morale », la « conscience »  de l’homme, et même « l’homme » lui-même.

Dès lors, l’on a le sentiment d’une contradiction philosophique entre le mode du plaidoyer philosophique prescriptif, moral et individualiste, et le thème de l’appel à une forme de panthéisme, de réveil de notre conscience d’être-dans-le-monde.

Mais là où Thoreau est le plus convainquant, c’est par sa démonstration en acte de la supériorité de la poésie sur la philosophie : les descriptions sont longues, mais c’est qu’il ne s’agit pas seulement de poser un art poétique, au sens de Horace (« une authentique description du réel constitue le summum de la poésie »), non plus qu’un simple décor – mais le monde. Des précieux détails jusqu’aux plus grands mouvements de la vie naturelle, la méthode est celle de l’émerveillement, seul moyen de vraie connaissance. Toute science, pour Thoreau, devrait être « contemplation ». Faune et flore déploient leur poésie, bruissements et cris, et l’auteur son érudition botanique et zoologique, tutoyant le poisson, ce « petit enfant-lumière de la rivière ». Investir matériellement et thématiquement la nature, c’est aussi et surtout « investir » la nature au sens fort : symboliquement, l’instituer, la faire reine. La voilà, la vérité éternelle. Comme disait Emerson : « le monde est symbolique »[4].

Henry David Thoreau, Sept jours sur le fleuve, Fayard, 2012, 22 €.


[1] Gillyboeuf, Thierry, Henry David Thoreau, le célibataire de la nature, Fayard, 2012.

[2] Emerson, R. W., La nature, 1836, Allia, 2011, p. 44.

[3] Evans, Richard, Entretiens avec C. G. Jung, 1964, 1970 pour la version française, Petite Bibliothèque Payot, Paris, p. 99.

[4] Emerson, ibidem, p. 40.

Publié le 6 mai 2013 dans Les Lettres Françaises.

Publicités

Qu'en pensez-vous ?

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s