Page blanche vs. écran noir

Pourquoi les films seraient-ils « moins bien » que les livres ? La réponse du cultureux, inévitablement cinéphile, est que comparer deux médiums autonomes l’un de l’autre, aux « codes » différents, n’est pas possible. Qu’on peut, qu’on doit, éduquer le regard au « langage » cinématographique. La question de savoir lequel, du livre ou du film, est meilleur, serait illégitime.

Il est une autre réponse possible à la question de départ : films et livres sont… différents. Réellement, dans l’expérience qu’ils appellent et qui, elle, ne change pas. Le film se visionne en deux heures maximum, et il suffit de s’y abandonner. Le livre se lit ou s’abandonne. Lettre morte, il dépend de la vie qu’on y insuffle. L’ennui et, plus rarement, l’excitation qu’il provoque sont à la mesure de l’effort que lire suppose, insurmontable à jamais pour beaucoup.

D’où, simplement, la déception lors du visionnage d’une adaptation au cinéma d’un film : les images souples, nuancées, accordées à nos désirs, nos amours, nos fantasmes, fruits de notre lecture plus ou moins laborieuse, les voilà caricaturées à gros traits sur l’écran.

La guerre de la lie populaire et du « lire » sacralisé

Faites lire quelques lignes tirées d’un roman quelconque au premier lycéen venu. Surprise, un ânonnement confus et haché : il n’y comprend pas davantage qu’à du latin, de l’hébreu ou de l’arabe littéral. Autrement dit pas un traître mot, et Dieu sait que les mots sont traîtres. Pour une société qu’on voudrait alphabétisée, celle-ci compte moins d’alpha que de bêtas. Donc, tout de même, la question est intrigante, au moment précis où on s’inquiète que le livre se perd, que la lecture est balayée par la culture de l’image.

Au XVIIIe, on condamnait ce que les Allemands appelaient la Lesewut (rage de lire), c’est-à-dire les romans, comme le divertissement de jeunes filles en perdition. Au début du XXe siècle, on décriait pareillement le cinéma. Paresse coupable et barbarie : c’est ainsi à chaque fois qu’une forme populaire surgit. Le jeu vidéo connaît le même sort aujourd’hui. Le livre, lui, est re-sacralisé, même le livre d’imagination, même le roman, tant diabolisé jadis. La grammaire, c’est la pensée, dit-on, comme on a pu dire du travail que c’était la santé.

On impose l’étude des romans, équivalence ironique, comme d’une Bible, support d’éducation et d’instruction, (à cette nuance que « faire un bon chrétien » a été remplacé par « forger l’esprit critique »). On fait de la maîtrise de la langue et de l’analyse un but en soi : voyez l’obsession pour « l’argumentation » et le « commentaire composé », jusqu’aux ergotages de l’université.

Turbulent snobisme, qui récupère éternellement ce qui semblait passé d’époque ou désuet. La branche cinéma de son côté, comme la branche jazz, la bande dessinée, (et le rock, l’électro, le hip-hop) a été colonisée par de chics et éclairés opossums. Le cinéma à l’université (dans le cadre général de l’inflation structuraliste et des sémiologies en tout genre), sa place faite par les professeurs du secondaire, en attestent. De production populaire, on a fait des formes estimables, « d’auteur », « indépendant ». Béatement béatifiées, il est banal d’en exalter la noblesse et la valeur artistique, adulte.

De la culture, on ne se satisfait pas (voire, on s’offusque) qu’elle ne soit qu’un moyen d’évasion (car de quelle coupable réalité ?) ; il faut qu’elle soit non seulement « démocratisée », mais aussi un outil d’émancipation (donc attention, forcément un peu inaccessible).

Film et livre : comment gagner « on the two tableaux »

En somme, c’est drôle, l’écrit retrouve la vertu des missels, les catéchismes, les livres sacrés, d’édification et de prière : celle de dire et d’incarner la mort et l’ennui. Son expérience est et reste, altérée brièvement par le roman, pour quoi on a cru que l’écrit était pour de bon installé dans les chaumières, celle d’une certaine religiosité, du silence, de la lenteur, de l’hermétisme. Comme la bande dessinée reste de petits Mickey, de même, on a beau faire, le cinéma ne persévère dans son être qu’en demeurant une représentation de marionnettes plus ou moins sophistiquées. 

C’est pourquoi les deux Guerre des Boutons aimeraient gagner, pour citer un autre excellent classique, « on the two tableaux » (La Grande Vadrouille, 1966). Ne parlons pas de l’imaginaire vieillot du bon temps des culottes courtes, des lance-pierres, des instituteurs « à l’ancienne », que chacun voit affleurer partout de nos jours et qui flatte la nostalgie de la France des bourgs et des campagnes. Elles jouent surtout sur le statut noble d’un film classique (la version d’Yves Robert de 1962), elle-même appuyée sur un livre (de Louis Pergaud, 1912), caution culturelle ultime. Ce film utilise donc l’ambiguïté du cinéma (entre Sorbonne et UGC) pour rassurer à tous points de vue les parents qui emmèneront leurs enfants les voir. Qui riront pour faire plaisir avant de retourner à World Of Warcraft.

 Article coécrit avec Victoria Rivemale et publié le 21 septembre 2011 sur Atlantico.

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