Intouchables, le rire en fauteuil roulant

« Intouchables », c’est d’abord une expérience étonnante de salle de cinéma. Il est curieux de voir une salle acquise d’emblée, qui décide de rire à tous les gags du film, sans exception aucune. Il y a, semble-t-il, adéquation totale entre la salle et le film. Soit on reste durant 1h50 hors cette harmonie au risque de ressentir de l’irritation aux rires faciles, soit on se laisse couler dans un bien-être commun. Le rythme s’installe aussitôt, ponctuant chaque réplique d’Omar Sy, vainqueur avant le combat. Avec une belle régularité, l’excitation monte d’un petit cran : on sent venir la blague de Driss (Omar Sy), la voici ! Regard interloqué de Philippe (François Cluzet) – et “arf”, la salle lâche un éclat de rire compact, abrégé, pour surtout ne pas couvrir trop la réplique suivante. Le film se déroule, rassurant, et le spectateur se détend entièrement comme lors d’une séance d’ergothérapie.

« Intouchables » : une comédie de « Maître et Valet »

Le film est rattaché à deux veines comiques bien connues en littérature et au cinéma. En mineur, le thème du rustre qui monte à Paris : récemment encore, Le Goût des autres, Camping, Bienvenue chez les Ch’tis. En majeur, la comédie de « Maître et Valet ». Dans l’antiquité, ce sont les latins Plaute et Terence. Plus tard, c’est Don Quichotte et son fidèle et terre-à-terre Sancho Panza chez Cervantès. Au XVIIe Molière réintègre la comédie dans la grande culture et réutilise l’axe Maître et Valet, qui avait traversé le Moyen Âge et la Renaissance dans les couloirs de “l’art populaire” sur les tréteaux des foires. Enfin avec Beaumarchais au XVIIIe, à l’aube de la Révolution française, cet axe comique par excellence se politise.

Les Visiteurs aussi creusait ce filon comique inépuisable. Bien souvent, le valet est « pragmatique » (la qualité que décline Driss sur son CV) réaliste et plein de bon sens. Il aide le maître à conquérir sa dulcinée (Figaro : Almaviva et Rosine). Le maître est soit ridicule, excessif, voire cruel, méchant, soit, comme dans « Intouchables » infatué, rêveur, livresque, idéaliste. Ces qualités sont exactement celles de Driss et Philippe.

Plus qu’un film comique, une comédie au sens du XVIIe siècle

Eric Toledano et Olivier Nakache, les réalisateurs du film, n’utilisent pas les ficelles de ce que l’on appelle le “gros comique” (en fait le vrai comique) : répétitions, quiproquos (qui peuvent aller jusqu’à provoquer l’angoisse chez le spectateur), tourbillons de délire qui déforment finalement complètement la réalité quotidienne, que l’on trouve dans les meilleurs films comiques français (songeons au « Père Noël est une ordure », où l’action devient folle).

A vouloir faire rire les honnêtes gens comme le parterre, plus qu’un film comique, ils ont réalisé une “comédie” au sens du dix-septième siècle. Loin du “comique” (qui reste cantonné avant Molière sur les tréteaux de foire, parce que le rire de l’homme est proche de la folie), la “comédie” du XVIIe est élégante et mesurée, conforme à la bienséance requise par la bonne société. Il s’agit de divertir et de plaire en apprenant aux hommes à bien se connaître et non de leur proposer une expérience extrême (comme peut l’être aussi la tragédie). En ce sens, le pari est réussi. Gammes élégantes, le film de Toledano et Nakache évite même quelques gros clichés : le riche qui découvre chez les pauvres, en banlieue, la chaleur et le vrai sens de la vie ; ou encore le banlieusard inculte qui devient sensible à la musique classique et à l’art contemporain.

Pas d’hilarité bruyante, pas de larmes de rire ; l’on n’assiste pas à ce phénomène étrange et un peu effrayant du rire qui suspend l’écoulement linéaire du quotidien, brisure, dérèglement délirant dans lequel le spectateur s’engouffre, comme frappé lui aussi de folie, avec les comédiens.

Dans une comédie, les personnages ne rient jamais de leurs propres ridicules et c’est cette inconscience qui est drôle. Ce n’est pas le procédé qu’ont choisi les auteurs. « But alors », comme dirait De Funès, si ce n’est pas proprement comique, de quel matériau Intouchables est-il donc fait ?

Le one-man show d’Omar Sy et le spectateur François Cluzet

Sy en tant que comique appartient au même courant que, par exemple, Jamel Debbouze. Leur costume favori est celui du mal dégrossi qui se heurte à tous les codes de la société « comme il faut » (on a évoqué le paysan qui monte à Paris). Mettre en scène la manière dont ils lui restent abruptement extérieurs, comme un touriste  le ferait d’une coutume étrangère (ainsi, pour Driss, un chanteur à l’opéra n’est rien d’autre qu’un type déguisé en arbre qui chante en allemand) suffit à leur joie – et à la nôtre.

Ce n’est donc pas du personnage de Driss que l’on rit. Le film est conçu pour Omar Sy. Il le reconnaît d’ailleurs volontiers dans de nombreuses interviews. On assiste aux simagrées bondissantes d’un “comique” qui fait un “show”. L’humour de cet “humoriste” repose avant tout sur une “bonne humeur” perpétuelle (c’est le personnage “magic negro” du cinéma américain, le noir qui aide le blanc à résoudre ses problèmes), et celle-ci est d’autant mieux soulignée que le personnage-miroir est chroniquement atteint de sinistrose. Les gesticulations de “l’homme qui aimait la vie” qu’est Omar Sy font écran entre le paralytique et la mort. Ce paralytique qu’il faut divertir (au sens pascalien : il faut qu’il arrête de penser à la mort), c’est le vrai spectateur du film.

Par conséquent, si l’on rit, c’est toujours encouragé et autorisé, « validé » par les pouffements et les plissements d’yeux attendris de Cluzet, feu vert, permis de rire, qui dit au spectateur : “mais qu’est-ce qu’il est drôle, ce personnage !”. Alors certes, on rit, mais d’un rire un peu bizarre, tout à fait indirect. On aurait été trop gêné de rire directement de Driss, tout comme on aurait été trop gêné de rire franchement d’une « personne en situation de handicap », comme on dit. Ca ne se fait plus ! Plus de rire cruel, de rire déformateur, ou délirant !

Quand il n’y a pas de gêne, il y a du plaisir !

Non : faire jouer ces deux rôles l’un avec l’autre permet ingénieusement de soulager cette gêne. Ils se valident l’un l’autre et autorisent le rire l’un sur l’autre. On peut donc, au bout du compte, rire du banlieusard et du handicapé sans honte et sans malaise.

D’où vient peut-être cette impression de douceur profonde dont tout le film est imbibé. Aucun personnage ne recèle de violence et les moments de tension sont aussi rares que les cheveux sur le crâne de Driss.

Au long de ce film onctueux et d’une limpidité qui confine à la transparence, immobile dans le fauteuil, on se sent comme le protagoniste tétraplégique, guidé avec bienveillance au fil des blagues de Driss et dans l’impossibilité, finalement, de faire autre chose que de pouffer brièvement. Un analgésique, un calmant dont on s’empiffre pour lutter contre nos douleurs.

Ce texte a été co-écrit avec Victoria Rivemale et publié le 13 novembre 2011 sur Atlantico.

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