Burton réveille les morts

Immersion dans le monde étrange du réalisateur

Tim Burton, c’est un imaginaire à l’œuvre qui nous montre par l’exemple que le monde ne se réduit pas à ce qu’on croit savoir de lui (chiffres du chômage, prétendue crise du lien social…) mais que nos visions lui donnent forme. C’est ce que fait Vincent dans le court-métrage du même nom, qui peint, fait des expériences, lit, et dont les cauchemars peuplent ensuite les rues (son petit chien transformé en monstre, déjà…) ; Edouard sculpte les buissons de ses Mains d’Argent, et Beetlejuice change d’apparence à sa guise et joue ses tours de magie noire…

En effet, il n’est rien auquel Tim Burton soit plus attaché que le sens de l’imagination, lui qui déclare partout en interview ne pas comprendre « ces adultes qui ont perdu leur imagination d’enfant ». D’ailleurs Burton lui-même est resté un éternel enfant morbide, et ses héros lui ressemblent. Ainsi le petit garçon héros de Frankenweenie, qui est lui-même un descendant de Vincent.

Et cet imaginaire burtonien, ce merveilleux macabre, ce n’est pas l’horreur du tueur en série, ni des zombies armés de tronçonneuses. C’est ce scénario fondateur du petit toutou adorable (dans Vincent il s’appelle même « Aimable ») sur lequel on fait une expérience. Ce sont ces visages néoténiques (qui ont conservé leurs traits de bébé) qui rappellent la frayeur subtile que causent chez Miyazaki les petits esprits de la forêt, les XXX, terrifiants et pourtant si mignons avec leur grosse tête et leurs grands yeux.

Personnages excentriques (Beetlejuice, Edouard aux Mains d’Argent) ou gamins poupons, les créatures de Frankenburton ont en commun de relever de la catégorie de ces esprits domestiques (qu’on appelait autrefois lutins, korrigans, farfadets, follets, gnomes, kobolds, etc.) qui n’aiment rien moins que faire des incursions aux frontières de notre monde connu et balisé. Morts doués de vie, vivants cadavériques, l’alliance des contraires chez ces êtres contre-nature nous place bien là au cœur du monstrueux, de l’hybride. C’est ce qui est délicieusement affreux chez Burton : Jack le squelette fait peur aux enfants du village, Frankenweenie affole le quartier, Beetlejuice sème la terreur, etc. Perçus comme des monstres, ces pauvres êtres souffrent : c’est la fameuse histoire d’Edouard aux Mains d’Argent et le drame personnel de Burton. Il y a en eux « quelque chose qui cloche » (Edouard aux Mains d’Argent) qui  les aliène, les rend infréquentables. Coupés des autres par leur bizarrerie et la peur qu’ils suscitent, ils communiquent difficilement avec le monde normal : ainsi le « tourment » de Vincent est « indicible », et ses parents ne le comprennent plus, pour qui il n’est « qu’un petit garçon ».

Mais il y a chez Burton peut-être davantage qu’une mise en scène plaisante, humoristique de l’Inquiétante étrangeté (Freud). Il y a peut-être un message sur le sens de la vie. Car de toutes ces créatures incommodantes, on doit s’accommoder… Par leur puanteur, ils nous rappellent que nous sommes putrescibles, nous avons en nous l’odeur de la mort (songeons à  l’expression « ça sent la mort »). La mort est en nous. Memento mori donc… rappelle toi que tu vas mourir.

Mais aussi : n’oublie pas de vivre. Les morts appartiennent certes au passé – mais ils reviennent aussi pour nous parler d’avenir, car ils ont vu ce qui nous attend, ils sont allés au-delà de la vie. Leur message : « mettez un peu de vie dans votre au-delà » (« put some life in your afterlife »  dans Beetlejuice). Il n’y a rien de tel que le présent. Les vivants sont autant hantés par les morts que les morts par le désir de vivre. Ce n’est donc pas tant les morts qu’il s’agit de ramener à la vie, après tout, que le contraire. Les morts nous rappellent qu’il nous faut savoir, de notre vivant, « revenir à la vie ».

Il n’y a d’ailleurs rien de pire chez Burton, grand héritier en cela des cauchemars gothiques du dix-huitième siècle, que d’être enterré vivant (on trouve ce fantasme à peu près partout dans son œuvre, Vincent, les Noces FunèbresDark Shadows, et même Batman – sa « batcave » n’est-elle pas le tombeau où il s’enterre ?) Voilà, semble nous dire Burton, le grand risque qui pèse sur le vivant (plus que la vieillesse, la maladie…) : être si normalisé, anesthésié, si bien pétri dud « sens des réalité » (cela même dont le personnage emblématique de Burton, Edouard aux Mains d’Argent, est dit tant dépourvu) que l’on en devient mort-vivant, « as good as dead « . Les morts nous disent alors : n’écoutez pas les leçons de ces vivants qui sont comme déjà morts ! En l’honneur des morts, soyez vivants !

Rappel opportun que les choses ne s’arrêtent pas à la dualité vie / mort, que nous tenons pour une évidence et que l’époque moderne en est venue à vivre sur le mode d’un drame scandaleux (P. Ariès, Essais sur l’histoire de la mort en Occident : du Moyen Âge à nos jours). Voyons plus large : il y a des morts vivants et des vivants morts, de la vie dans la mort (apparemment !) et de la mort, aussi, dans la vie. Entre les morts et les vivants, il y a un tiers espace, de multiples degrés, comme les marches d’un escalier (ne dit-on pas « avoir un pied dans la tombe » ?).

Ces êtres recousus, rapiécés font ainsi la couture, la suture (motif visuel envahissant chez Burton !), ils raccommodent, reprisent, réunissent ce que nous croyons pouvoir séparer, trancher. Ils harmonisent, font rimer (les comptines et autres formules magiques, beetlejuice, beetlejuice… sont importantes) les contraires, le mignon et l’horrible, Noël et Halloween, réparent les failles en nous, marient les vivants et les morts (Noces Funèbres), les rassemblent dans une grande fête de famille, réconcilient « l’éternité » et la « fin ».

Il faut aller « au-delà de la fin » (« the end…or is it ? » titre la bande annonce de Frankenweenie) mais cela ne signifie pas vivre éternellement, comme le prétend l’entreprise frankensteinienne (Mary Shelley) à laquelle Burton rend ouvertement hommage. Il s’agit d’aller « au-delà de l’au-delà », abandonner le fantasme de l’éternité pour retrouver ce qu’il y a d’éternel dans le présent. Prolonger la vie au-delà de la mort est vain. Inutile d’essayer de « ranimer » les morts. Il suffit de rendre l’âme… à la vie.

Publié le 2 novembre 2012 sur Atlantico.

Publicités

Qu'en pensez-vous ?

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s