Burckhardt : renaissance d’une Histoire

Il est une habitude répandue consistant, sous couvert d’objectivité, à utiliser le passé pour juger le présent ce qui revient à juger le passé à l’aune du présent – ce qui n’est guère instructif. Il est, au contraire, des livres généreux qui, tout en assumant le point de départ de leurs explorations (comment prétendre s’extraire de son temps ?) parviennent à faire revivre, à régénérer pour ainsi dire, l’époque dont ils traitent. Ainsi de la Civilisation de la Renaissance en Italie de Jacob Burckhardt (1818-1897), réédité cette année, ouvrage dont la postérité retient qu’il fit renaître la Renaissance au XIXe siècle. Il y parvient encore au XXIème.Civilisation-de-la-Renaissance-en-Italie-Jacob-Burckhardt

Une régénération qui ne manque pas de générosité. Burckhardt a la généreuse complicité du conteur lorsqu’il convient que « la manière dont tous ces faits ont été racontés […] fait dresser les cheveux sur la tête ». Générosité de l’évocation des us, des coutumes, des modes, des désirs, des choses grandes et futiles de l’époque : sonnets, dôme de Saint-Pierre, maquillage et parfums, conspirations, édifications, pompe. On peut d’ailleurs voir dans la description que fait l’historien des fêtes et cortèges sacrés et profanes un condensé, une miniature de l’oeuvre entière qui fait défiler toute une civilisation en une glorieuse procession.

Enfin et surtout une généreuse honnêteté morale lorsqu’il dit par exemple de tel Prince caractérisé par « l’immoralité la plus profonde » qu’il « apparaît comme le produit naturel de son époque ; à ce titre, nous ne saurions le condamner d’une manière absolue. » Pas plus que tel ou tel figure historique, Burckhardt ne juge l’époque, s’assignant pour but non pas de « distribuer l’éloge ou le blâme, mais de constater une tendance particulière, aussi commune qu’énergique ».

Au-delà des condottieri lumineux et fiers, qui devancent les gouvernants modernes par la préoccupation stratégique avec laquelle ils recherchent l’adhésion de leurs peuples, «architectes politiques » rationnels à l’image de Machiavel dont Burckhardt concède que « son objectivité politique est parfois effrayante dans sa sincérité » ; au-delà de la place faite à l’éclosion de “l’individualisme” moderne,  l’objet de l’ouvrage est de comprendre, au fond, ce qui fait la force, la vitalité d’une civilisation. Une civilisation qui n’exclut pas la violence,  mais qui s’épanouit comme une anémone de mer. Des réflexions qui marquèrent profondément, entre autres, Nietzsche.

Une civilisation qui a aussi son lot d’hypocrisies : à ce titre, les pages que l’historien allemand consacre à la “religion dans la vie quotidienne” sont instructives, à condition de faire les comparaisons pertinentes. Le sentiment ambivalent de la population vis-à-vis des dogmes de la religion, de la hiérarchie de l’église (clergé régulier, séculier, Papauté), entre croyance et incroyance, respect et irrespect, révérence et insolence, est admirablement analysé par Burckhardt.

Une attitude générale qui serait à rapprocher de l’attitude des “citoyens” occidentaux aujourd’hui vis-à-vis des dogmes et discours politico-économiques, tantôt sincèrement persuadés que leur sort se joue là, tantôt désabusés et moqueurs.

Cet ouvrage fameux du XIXe siècle, érudit et élégant, doit-il à nos yeux relever encore de l’histoire au sens scientifique, ou bien de la littérature ? La question révèle un attachement angoissé à une certaine scientificité raide et à ses discours “objectifs” (qui masquent souvent de lâches partisaneries).

Quelle est la juste place de cet ouvrage visionnaire ? Car enfin pourquoi l’avenir aurait le monopole de la vision ? Qu’est-ce que l’histoire, sinon une vision du passé, un récit ?

Lire La Civilisation de la Renaissance en Italie de Jacob Burckhardt, ce n’est pas seulement lire à propos de l’époque en question, comme le promet le titre. C’est ouvrir une poupée russe où les époques et les historiographies sont si bien enchâssées que « l’imagination se perd dans un abyme », dirait Burckhardt. Le XIXe siècle en effet “invente” la Renaissance, comme la Renaissance “invente” l’antiquité. C’est à la Renaissance, qu’on doit la passion moderne pour l’histoire, l’archéologie, la topographie… rigoureuse ou fantasmée. Passion qui trouve son prolongement dans les scrupules scientifiques du XIXe siècle et qui fonde largement les interrogations fertiles que le livre suscite aujourd’hui.

Publié le 20 juin 2012 aux Lettres Françaises.

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