T-Bone et Charlie, au croisement des chemins

Oublions un moment le belge Django Reinhardt, qui aurait eu cent ans cette année. Allons doublement à rebours du temps. La scène se passe à Oklahoma City, dans l’Oklahoma, en 1933. Les voix de deux hommes résonnent sur les façades en brique des murs du quartier du Deep Deuce, le « Harlem » local. L’aîné, bondissant et enjoué, un large sourire sous des pommettes saillantes trahissant du sang Cherokee, se nomme T-Bone Walker. Son cadet de six ans, sombre et efflanqué, est Charlie Christian. Tous deux sont à l’origine de deux des plus importantes révolutions musicales du vingtième siècle. L’époque est foisonnante, malgré la crise économique dont le pays peine à se relever. Lester Young, surnommé le « Président » du saxophone ténor, est de passage, et travaille de son côté à sortir des facilités du swing par ce qu’il aime appeler un « style comme à la traîne du temps ». Les groupes locaux sont en émoi. Pour de nombreux noirs américains, la carrière musicale est une des voies qui permettent de s’en sortir : avec l’espoir d’être repéré, embauché dans un ensemble d’envergure ; peut-être, de vivre confortablement et, qui sait, de voir un peu de pays. Aaron Thibeaux Walker naît dans une petite ville du Texas en 1910 ; sa mère lui apprend le banjo et il danse des claquettes dans des orchestres de variété. Un concours de talent lui ouvre les portes de l’orchestre de Cab Calloway (le célèbre hurleur de Minnie the Moocher, redécouvert par le populaire Blues Brothers de John Landis dans les années 1980). En 1929, à 23 ans, il a déjà gravé son premier disque, dans le style acoustique texan le plus traditionnel. Charlie Christian, lui, naît en 1916, à Dallas, la grande ville, dans une famille de musiciens (ses parents accompagnent les films muets) qui découvre un jour qu’il a appris la guitare en cachette, au détriment de la trompette à laquelle on le destine, dont il craint qu’elle ne lui abîme les lèvres. En 1933, les deux amis d’enfance se retrouvent chez le même professeur de guitare. Les leçons qu’ils y reçoivent, pour identiques, les mèneront à des conclusions bien différentes.

On imagine les deux jeunes hommes concentrés sur leur instrument, face à face, dans un profond désaccord que ne peut plus cacher une sincère affection : T-Bone l’amuseur tiré à quatre épingles, tirant les effets les plus faciles des techniques qu’il apprend ; Charlie, le sombre bûcheur, cherchant des doigts, sur les frettes, les chemins inhabituels que lui dicte son oreille, surpris lui-même de ce qu’il entend. L’un pense au public ; l’autre, à la musique.

En 1934, T-Bone part à Los Angeles, et inaugure la guitare électrique. Il mène une carrière de chanteur, guitariste et show man exceptionnel, jusqu’à son décès en 1975. Pendant ce temps, Christian joue de plusieurs instruments au sein d’une formation qui tourne à travers les États-Unis. En 1939, il s’installe à Los Angeles. Lui aussi adopte et contribue à populariser la guitare électrique, dans sa version jazz. Il rejoint le fameux orchestre de Benny Goodman et le 11 septembre (il arrivait qu’il en eût de fastes) de cette même année, il participe à sa première session d’enregistrement officielle, en compagnie des grands Lionel Hampton et Coleman Hawkins.

Dans les notes de l’album Solo Flight: The Genius of Charlie Christian sorti par Columbia en 1972, Gene Lees écrit que « de nombreux critiques et musiciens considèrent Christian comme l’un des pères fondateurs du be-bop, ou à tout le moins, comme l’un de ses précurseurs. » Oui, c’est là que se situe sans doute un des moments-clés de l’histoire de la musique américaine : à la suite de T-Bone, vient le disciple Chuck Berry, le blues moderne de B B King et Jimi Hendrix et tout le rock’n’roll dans son cortège tapageur ; après Christian, les arpenteurs obscurs du bop, qui poussèrent leurs étranges prémisses jusqu’à leur plus folles implications. Le célèbre auteur noir américain Ralph Ellison, qui a bien connu les musiciens, se rappelle comment, gamins, ils s’évertuaient à fabriquer des guitares à partir de boîtes à cigare. Lorsque Christian meurt à vingt-six ans de la tuberculose, il est enterré vite fait, dans un cercueil bas de gamme. Encore une boîte à cigare. En 2006, la ville d’Oklahoma City rebaptise une rue « Charlie Christian Avenue », et accueille un festival annuel de jazz en sa mémoire. Ne reconnaît-on les vrais révolutionnaires qu’au temps que cela nous prend pour le faire ? Nous pensions, au début de cet article, nous plonger dans la passé ; peut-être est-ce le passé qui, dans son mouvement éternel de révolution, d’ample rebours, plonge en nous.

Publié dans Les Lettres Françaises, le 20 septembre 2010.

Publicités

Qu'en pensez-vous ?

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s