E-Peine de mort ?

La mode de la pétition est répandue au Royaume-Uni. Les organisateurs se présentent rituellement au 10, Downing Street, chargés de sacs remplis des feuillets signés, en heurtent symboliquement l’huis devant quelques photographes.

Le système de « e-petition » récemment mis en place permet de soumettre automatiquement à la discussion des Commons une pétition qui aura récolté plus de 100 000 signatures.

Seulement 23% des députés soutenant la peine de mort, pourront-ils se permettre d’ignorer les pétitions déposées sur le propre site du gouvernement et qui sont favorables au rétablissement de la peine capitale ?

Peine de mort, in memoriam

Les premières exécutions dans les règles de l’art ont lieu à partir du XIIe siècle. Le meurtre n’est pas par définition le crime suprême : la trahison l’a longtemps été.

Pour ces dames, le bûcher (pudeur exige) ; ces messieurs, étaient traînés par un treillage de bois, pendus sans que mort s’ensuive tant que faire se pouvait, éventrés, éviscérés et émasculés. Les organes étaient agités sous les yeux de la victime (heu, du coupable). Le coeur était bon dernier. Il ne restait plus qu’à couper le corps en six morceaux (si, faites le compte !) qu’on exposait sur des gibets.

Edouard premier, dit « le sec », en inaugure la vogue (on se souvient du supplice du rebelle écossais William Braveheart Wallace, alias Mel Gibson). Au XVIe siècle, Henri VIII exécute près de deux mille sujets par an. Guy Fawkes et ses complices, on dirait aujourd’hui terroristes, qui ont essayé d’assassiner Jacques premier, n’y coupent pas, pour ainsi dire. L’un d’eux, en phase deux (la pendaison, pour ceux qui n’ont pas suivi), tente subrepticement de sauter, espérant être tué sur le cou(p). Hélas, il fait casser la corde. Inutile de dire qu’on s’assure qu’il subit le reste de la séquence bien éveillé.

Sous la restauration de Charles II, on exhume le corps de Cromwell (mort d’une banale malaria), despote puritain, républicain génocidaire des catholiques d’Irlande. En fait, on lui reproche surtout sa participation au régicide de Charles premier (décapité en public, lui aussi, en 1649). On juge qu’il n’est pas trop tard pour lui infliger ces châtiments à titre posthume.

Ce qu’on a surnommé plus tard le « Code Sanglant », entre 1688 et 1815, punit de mort deux cents types d’infraction, surtout au droit de la propriété (pour protéger les nouvelles classes aisées). Vous ne risquiez pas moins la mort à « fréquenter des gitans pendant un mois », être surpris la nuit le visage noirci, voler un mouton, des lettres ou, femmes, dissimuler votre fausse-couche après une union hors mariage. Attaquer un arbuste à la hache, c’était risquer le même sort.

Le célèbre diariste et parlementaire Samuel Pepys raconte une journée ordinaire de 1660, digne du « aujourd’hui : rien » du journal de Louis XVI le lendemain de la prise de la Bastille. Il sort voir « … le Major général Harrison se faire pendre, traîner, et équarrir, ce qui fut fait là, il paraissait aussi joyeux que tout homme dans sa situation puisse être. Il fut coupé et sa tête et son cœur montrés au peuple, ce qui éleva de grands hurlements de joie […] Puis je suis rentré à la maison par bateau et je me suis fâché avec ma femme parce qu’elle laisse traîner ses affaires et j’ai donné un coup de pied à son joli petit panier que j’avais acheté en Hollande et je l’ai cassé ce qui m’a embêté quand je l’ai fait. Ai passé l’après-midi à mon étude à ranger les étagères. La nuit au lit. »

Pendant ce temps, en France, le chic est aux tenailles chauffées, aux brûlures des mains coupables au soufre, au versement de plomb fondu, cire ou huile bouillante sur les blessures ; l’écartèlement par des chevaux garantit un bon spectacle ; pour finir, on brûle le tronc, qu’on espère encore vivant. Les premières guillotines (en 1792) sont boudées, et le bourreau hué : trop chirurgical, trop propre. Le tube de l’été sera d’ailleurs : « Rendez-moi ma potence de bois, rendez-moi ma potence. » Tout cela Place de Grèves, alias Place de l’Hotel de Ville de Paris, où on fait du patin à glace, des concerts, et où l’on peut encore aujourd’hui donner son sang (!)

La peine de mort était souvent commuée ou suspendue pour les petits délits. On compte environ une condamnation sur cinq seulement exécutée, à raison d’une centaine par an à la fin du XVIIIe siècle. Si vous n’aviez pas la chance d’être gracié, l’extension géographique de l’Empire Britannique permettait, en alternative, de n’être que déporté en Australie (mais pas pour faire du surf) ou en Tasmanie (où le Diable était encore bien portant), et même de s’engager dans la marine. Enfin, une naissance noble vous garantissait la décapitation (petit privilégié !).

C’est qu’être écartelé (Henri VIII autorisait même qu’on disséquât) n’était pas seulement désagréable. C’était un tracas jusqu’après la mort. Car enfin comment, le jour venu du Jugement Dernier, se présenter dans cet état au Seigneur ?

Sur l’impulsion du jurisconsulte et parlementaire réformiste Samuel Romilly, un mouvement de réforme est lancé au XIXe. Les derniers châtiments à vif eurent lieu en 1810. Les gamins voleurs de pomme sont les premiers soulagés. En 1823, la peine de mort est proposée en option, sauf pour la trahison et le meurtre. En 1868 elle n’est plus publique. En 1870 les décapitations et démembrements post-mortem cessent.

Au XXe siècle, la peine de mort fait de plus en plus débat (doit-elle s’appliquer aux mineurs, est-elle dissuasive, y-a-t-il risque d’erreur, etc.) : presque abolie après la guerre (mais reboutée par la Chambre des Lords) une Commission Royale juge en 1953 que tant que le peuple sera pour, la peine de mort devra être maintenue. En 1957 la loi écarte un certain nombre de types d’homicides de la peine de mort.

En 1969 elle est définitivement abolie pour le meurtre, l’incendie volontaire dans un arsenal royal en 1971; il faut attendre 1973 en Irlande du nord – un homme y est d’ailleurs condamné cette même année – sauf pour les actes de terrorisme. Les espions sont dispensés de peine capitale en 1981. Les pirates, les mutins et enfin les traîtres peuvent souffler à partir de 1998.

La dernière pendaison eut lieu en 1964. Le dernier condamné à mort du Royaume Uni le fut en 1992 ; rejugé, il est condamné à la prison à vie en 1994. Une potence est encore en état de marche à Londres la même année. La peine de mort disparaît en 1998, lorsqu’est votée la ratification du protocole n° 6 de la Convention européenne des Droits de l’Homme l’interdisant en temps de paix ; l’adhésion effective par des lois de 2004 et 2006 au 13e protocole élargit cette interdiction aux temps de guerre et parachève l’abolition.

Conclusions pour aujourd’hui

Qu’apprend-on de ce voyage dans le passé ? Il est facile de rire ou de s’affliger des hommes d’alors, mais ils n’étaient pas moins hommes que nous. La question du devenir du corps après la mort est, par exemple, encore sensible au XXIe siècle, suscitant de nombreux et subtils débats « éthiques » qui masquent mal l’inquiétude symbolique qui s’y attache. Le droit de grâce était, si l’on nous passe l’expression, capital ; la clémence rend le système compréhensible et acceptable, quelque mal qu’on ait aujourd’hui à se le figurer. Le rituel avait toute sa place. C’est sans doute le plus important.

La question n’est pas de savoir si les e-petitions favorisent la vieille lune de la démocratie directe, si l’augmentation des condamnations à mort réduit le crime, ou si le Royaume-Uni pourrait rétablir la peine de mort – oui, s’il se retirait du Conseil de l’Europe.

Mais si, crispés qu’est l’Occident sur le tragique et sur le moi, la médicalisation et la privatisation de la peine de mort (l’oubli de la mort en général au contraire du memento mori de nos anciens), en évacuant tout rituel collectif et tout symbolique, ne sont pas susceptibles de conduire à un éclatement et à une exacerbation.

Si d’autre part, en créant le sujet de droit abstrait, on n’a pas rendu la justice incompréhensible. On a voulu l’abstraire du Providentiel, de l’arbitraire, du secret : on l’a rendue absurde, plus secrète et arbitraire encore. Le condamné à mort est d’ailleurs surtout condamné au secret. La pire mort : l’isolement.

Besoin de solennité qui cause aux justiciables français d’appeler les juges « votre honneur » sur le modèle US, simagrées telles que le « perp walk » américain, crimes anomiques comme celui d’Anders Breivik, victimes qui réclament que « que justice soit faite » et pétitions en faveur du rétablissement de la peine de mort pour les meurtriers d’enfants ou de policiers…

La peine de mort devient cruelle et inhumaine au moment où, justement, un jusnaturalisme souvent impensé par les avocats attend d’une justice humaine, trop humaine, séculière et relative, qu’elle soit totale, absolue. Au moment où la mort est vécue comme une tragédie insupportable, où tout décès a quelque chose d’un meurtre absurde. Alors nous produisons du monstre comme le « sommeil de la raison » de Goya. Justices et mort sont monstrueuses lorsqu’elles ne « monstrent » plus rien.

Publié le 6 août 2011 sur Atlantico.

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