Les meutes

Tout alors était devenu folâtrerie et jeu, luxure et débauche, fête et danse

– John Milton, Le paradis perdu, livre XI

« Anarchy » fut, pendant quelques jours, le mot le plus recherché sur le dictionnaire en ligne Merriam & Webster. Etiquette commode plaquée sur l’incompréhensible, ce qui ne rentre pas dans les cases. Et les journalistes de recenser par pelletées les « explications » des faits. Société trop laxiste, dit la droite. Trop inégalitaire, dit la gauche. On n’y est pas.

Foin d’une analyse trop consciencieuse (relations sociales ethnicisées, individualisées, criminalisées par le pouvoir obsédé par la loi et l’ordre). Méchante consommation, la méchante violence, la méchante abstention !

Sociologie et philosophie sont parfois des moyens fantastiques d’évacuer le sens : « causes économiques et sociales », vocables magiques attrape-tout de « l’exclusion » et de « l’intégration » ; vieilles catégories des manuels de terminale (rappelez-vous : le « sujet », la « conscience »…), fleurent bon leur individu cartésien. Jusqu’à assèchement de la matière.

Le nécessaire, le symbolique, l’archaïque, l’éternel, le poétique, qui permettent de comprendre une (notre) civilisation ? Tout comme on va mater les voyous, on ne veut pas de ça chez nous.

Mais il est indécent, ce snobisme qui aime les ouvriers, les pauvres, les immigrés ; ridicule, cet imaginaire de résistance qui fustige faiblement le monde tel qu’il est. Bigote, cette posture éprise d’émancipation, qui s’encanaille de loin. Conformisme fasciné par la révolte.

Un embrasement se fait à la suite de chefs enthousiasmants, portés hors d’eux-mêmes par l’emballement qu’ils suscitent : c’est une jacquerie. Et eux, dans la sueur de leur sweatshirts, ont la fureur de détruire qui est aussi joie de détruire, de mettre à bas ce bel ordre, tout à coup – comme l’envie un matin de balancer le chat par la fenêtre, de jeter le thé à la figure de votre conjoint(e) ou de désintégrer la porte d’entrée.

Vaste jeu vidéo ou cosplay en cagoule où les forces de l’ordre sont carrément des « feds » (agents du FBI américain), des « 5-0″, des « po-po » (argot américain). Comme dans la « prequel » récente de la Planète des Singes, les « apes of wrath » (les singes de la colère, allusion aux Raisins de la Colère de Steinbeck) ont reconquis la ville.

Cette « copycat criminal activity » (on copie le crime du voisin) n’a rien représenté, aucune communauté ou politisation. Leur mot d’ordre, « get involved » (implique-toi) pastiche « l’engagement » citoyen, catéchisme à la mode de part et d’autre de la manche (résonnat creux de « délibération », « projet démocratique »…). C’était plutôt « rejoins la meute », « prend ta part du gâteau » : une invitation à partager ce qui ce jour-là, pour une fois, devait appartenir à tout le monde. 

Les vandales, vantards, postent des photos de leur butin a au mépris de toute prudence. Car peu importe le butin : ce qui compte, c’est la jouissance anti-autoritaire des  »flashpoints » (rassemblements subits) démultipliée par le nombre. Plus on est de fous, plus on rit. Et Monsieur et Madame tout-le-monde se sont d’ailleurs laissés tenter par les paires de chaussures et les consoles dans les vitrines éventrées…

En brandissant l’oeil de leurs portables, ils se jouent des gros yeux cachés partout des CCTV (caméras de surveillance). Oui, il y a de la pure mise en scène par les acteurs de violence eux-mêmes, qui jouent dans le réel ce qu’ils ont mainte fois rêvé : entrer dans un magasin, se servir, effrayer les passants. Incarnation, pénétration contre-nature et cauchemardesque du réel par le rêve d’un monde à l’envers, sans loi, sans commerce, sans riche ou pauvre, sans châtiment des juges, sans métiers ou souveraineté. Où on serait le roi. On sait bien que c’est absurde, qu’on va se faire prendre, que tout ça ne va pas durer.

Et alors ? Tout le monde y participe, d’une manière ou d’une autre : on n’oserait pas, mais on envie ce voyou qui se saisit d’un téléviseur géant. Hier brimés par d’acariâtres bobonnes, les hommes des quartiers menacés par les gangs forment des milices et, aussi excités que leurs homologues casseurs, « take to the streets » (« prennent » la rue), trouvant motif de fierté à défendre « leur » quartier, territoire (renommé leur « yard » ou leur « end » en empruntant au dialecte jamaïcain).

L’évènement est donc un Heathcliff, un Hyde, un Caliban collectif ; un débordement dans la réalité concrète d’un monstre jusque là confiné, tenu dans l’imagination. D’un seul coup, il s’en faut d’un rien, tout dérape peut-être – mais si les choses dérapent, c’est qu’elles étaient lancées de bien loin. Et venaient de bien profond…ou est-ce un nouvelle manifestation de la capacité du code social britannique à contenir sa propre subversion ?


La sauvagerie encapuchonnée est venue, et repartie, comme les acteurs d’un masque au XVIIe siècle.  Comme disaient les jeunes « gangstas » du dimanche, détournant une accroche de marchand : « everything must go » : tout doit disparaître.

Publié le 2 septembre 2011 aux Lettres françaises.

Emeutes à l’office en Ecosse contre l’usage de livres de prières anglicans en la cathédrale St Giles en 1637. Scotland, A Concise History, Fitzroy Maclean, Thames and Hudson 1991

 

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